Du laboratoire à la publication
Laboratoire
Espace d'expérimentation, Laboratoire permet aux chercheurs de tester des hypothèses et des axes de recherche en recourant à l’énergie collective et à la diversité des points de vues. Les discussions se déploient vis-à -vis de la proposition initiale, dans une marge ayant vocation à la déborder.
Ce travail collaboratif et progressif ne prétend pas au statut d'énoncé définitif.
Publication
Centrale de textes non thématisée, Publications rassemble, sans considération de genre ni de format, les textes acceptés par les éditeurs, dont les auteurs revendiquent pleinement la paternité.
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Strate Wars
A partir d'une métaphore archéologique, je vais défendre une vue du laboratoire des éditions papiers. La Saga commence avec "Réflection", puis se colorise avec "La fin du sépia rétro" et attends d'être ensevelie dans "Génération des vestiges".
Strates Wars, épilogue 1 : Réflection
Lors d'une exposition au grand palais (http://www.tresors-engloutis-degypte.fr/), j'observais attentivement une forme ovale en métal avec un manche oblongue. Un carton indiquait « miroir en bronze ». Suivant l’indication, je me mirais dedans. Ce que j'aurais du voir était mon visage mais ce que je découvrais était vaporeux, décomposé à l’extrême, comme envolé. Les oxydations donnaient à me voir en brumes demie-teintées brunes et ocres, des sortes de volutes, parfois orangées, déployées au long des siècles passées sous l’eau. Je n’étais pas un squelette, pas un vestige, pas une trace. Je n’étais même plus poussière. Indiscernable. Une présence fixait l’inconsistant et le sans forme, et j'eu l'impression que ce que me donnait à voir ce "miroir" était effectivement mon reflet : mon visage, s'il avait 2000 ans. Et après deux millénaires c’est ce qu’il restait de moi.
Et le plus intrigant est : il restait quelque chose.
Strate Wars, épilogue 2 : La fin du sépia rétro
À l’occasion d’une autre exposition, plus récente, « Les soldats de l’éternité » je découvrais avec Yann, un ami archéologue, les statues de terre cuite figurant des membres des légions de l’empereur Qin. Yann me fit remarquer des parcelles craquelées où subsistaient des couleurs ternies, passées, délavées. « Il faut imaginer ces statues peintes avec des couleurs vives, des jaunes, des rouges, parées de dorures et d'argenteries éclatantes » me dit-il. Je regardais à nouveau les soldats dans leur ensemble et les imaginais ainsi : pimpants et flambants neufs. Cette vision fit contagion avec tout mon imaginaire des choses passées. Elles avaient eu - elles aussi - leur éclat ! Les anciens aussi aimaient les couleurs ! L’éclat et le tape-à -l’œil ne sont pas des qualités propres au monde moderne. Et pourtant, nous sommes devenus habitués à voir les vases antiques oxydés, habitués à intégrer des aspects et des teintes propres au temps qui passe. Ces marques du temps sont chaque fois les mêmes : des oxydes, des fêlures et fractures, des débris, des teintes ternes sans éclat. Du coup se forme une impression : les œuvres du passé avaient toutes ces teintes uniformes, ces tons pastels. Ce n’est pas le cas. Et le sépia n’est pas une indication du passé, mais du temps qui a passé, c'est un artifice (de réalisation/montage) qui repose sur l'allure générale qu'ont, de fait, les vestiges.
Strate Wars, épilogue 3 : Génération des vestiges
Balourds et déménageurs dans un premier temps, les archéologues balayent les ultimes poussières, ils les époussettent, ils les caressent. Déblayant à la dynamite et au bulldozer des pans entiers de silence, ils bêchent ensuite à la pelle, puis à la cuillère, puis à la main, puis au pinceau. Et cela de plus en plus précautionneusement au fur et à mesure qu’ils parviennent aux abords des vestiges.
Les vestiges ! Toute fouille est tendue vers ces objets et ces matières où le temps prend une forme sensible, une posture sensée. Le vestige c’est ce qui vê(s)tit le temps long. C’est le vêtement qui n’a pas pourri, qui ne s’est pas décomposé et qui patiente, confit, confiné et confident, préservé à l’abri de marne, d’argile, de glace ou autres « revêtement ». C'est l’archéologue qui parvient ensuite, en situant le vestige, à l'inscrire dans une temporalité qui fait sens : l'Histoire.
Le laboratoire (des éditions papiers) est ainsi (à mon sens) un site, au sens archéologique du terme. Il s(t)imule les temps longs, les processus de sédimentation (certes, non pas verticaux mais latéraux : les commentaires sont dans les marges, sur le côté), et génèrent rapidement des vestiges (les textes initiaux). Il rend manifeste et promeut un processus qui simultanément fait advenir et préserve : le texte initial perdure, les commentaires l’ensevelissent. Ainsi, dans le laboratoire se produit l’enseveLire, réduisant et élevant le texte initial au statut de vestige.
Et ce qu'il y a de stimulant dans ces nez cassés sous la critique, dans ces félures devenues manifestes sous le flux des questionnements et des commentaires, c'est qu'il reste quelque chose. Une beauté nouvelle se déploie, sous un nouvel éclairage. Le texte initial acquiert de la patine. En japonais il y a un champ esthétique propre à cette esthétique des choses et des êtres qui viellissent bien : on les dit wabi-sabi.
A mon sens, le Laboratoire rend manifeste les événements d'une pensée devenue plurielle. La lecture alternée des textes des différents commentateurs, donne à voir ce qui est rare : des soubressauts, des doutes, des revirements, des accords et des divergences dans un logos trop rigide, organisé selon une archè trop souvent univoque.
Dans le laboratoire on génère des vestiges et on ne les met pas au musée : on observe simultanément la manière qu'ils ont d'être ensevelis et de perdurer.