La croissance, mythe destructeur ?

de l’intérêt d’une analogie entre société médiévale et économie contemporaine

En soi, le terme de croissance ne renvoie qu’à une variation de signe positif, et peut donc s’appliquer à n’importe quoi - même à une chose négativement connotée, par exemple la croissance d’une métastase1. Mais l’usage réel du terme est bien différent de cette indétermination lexicale, car il tourne autour d’une et d’une seule acception, si bien que, lorsque l’on parle de « la croissance », sans plus de précision, tout un chacun sait, ou croit savoir, de quoi il s’agit : It’s the economy, stupid ! Ceci n'a rien d’étonnant, s'agissant de la sphère autour de laquelle se structurent nos sociétés contemporaines, et qui est donc implicitement désignée lorsque rien de précis n’est désigné (il en va de même lorsque l’on parle de « la crise »2 Mais la signification implicite du mot est en fait encore beaucoup plus précise :

  • d’une part, « la croissance » désigne la variation d’une caractéristique bien particulière du système économique : celle de la valeur ajoutée économique monétairement mesurée, ce que l’on a l’habitude d’appeler le PIB. « La croissance » tout court, celle qui donc résume toutes les autres, c’est celle-là. Ce qui n’a rien de naturel, puisque d’une part il aurait  tout aussi bien pu s’agir de la croissance d’une autre grandeur quantitative (le patrimoine, par exemple) ; d’autre part, la mesure quantitative aurait pu porter sur une grandeur autre que la monnaie (telle ou telle production physique, par exemple) ; enfin, la croissance aurait pu être celle d’une qualité.
  • Par ailleurs, non seulement « la croissance » ne s’intéresse qu’à un phénomène bien précis (outre même qu’elle ne s’intéresse qu’à la sphère économique), mais la mesure qu’elle en produit n’est elle aussi que l’une des mesures possibles – et les alternatives ont été si bien laissées de côté qu’on en a presque oublié que notre façon de mesurer « la croissance » n’a rien de naturel. En effet, mesure strictement relative, « la croissance » ne s’exprime jamais qu’en pourcentage et, par là, se caractérise par des propriétés mathématiques bien spécifiques (logarithmiques, exponentielles).

Pourquoi rappeler cela ? Parce que la notion s’est si bien naturalisée que les choix qui ont présidé à la construction extrêmement restrictive de son acception ont été largement oubliés. Or ces choix, il n’est pas déraisonnable de supposer qu’ils sont liés aux structures propres à nos sociétés contemporaines.
De ce fait, chercher à rétroprojeter cette notion sur des sociétés tout autres, telle que la société médiévale, ne peut manquer de poser problème. Par exemple, il serait aisé de montrer la difficulté, pour ne pas dire la franche impossibilité, qu’il y aurait à mesurer « la croissance » médiévale : non pas seulement en raison du caractère taiseux de nos documents, mais plus fondamentalement parce que ce que mesure « la croissance », soit la valeur ajoutée monétairement mesurée, largement n’existait pas (moins parce que l’on se situait dans un système considérablement moins développé – ce qui est par ailleurs exact, quoique à nuancer – que parce que ce système était structuré complètement différemment du nôtre). Il me paraît néanmoins plus intéressant de voir en quoi l’étude des réalités médiévales pourrait permettre d’opérer un retour critique sur cette notion même de « croissance », si communément révérée.

croissance

 

I.

Je pars donc de l’idée qu’il peut être intéressant de comparer directement l’économie médiévale avec la nôtre. Que dire de cette comparaison ? Le consensus, selon une tradition qui court des néo-malthusiens (Postan, Abel, Labrousse aussi en quelque sorte) jusqu’à aujourd’hui,  me paraît être le suivant : l’économie contemporaine est chose strictement humaine tandis que l’économie médiévale (mais en fait plus largement pré-industrielle) est caractérisée par l’importance en son sein de la nature comme force productive, comme contrainte structurante ; l’économie contemporaine représenterait donc une sorte de libération de l’économie par rapport à la nature, son humanisation de part en part, c'est-à-dire sa prise de contrôle par les hommes. Ainsi affranchie de limitations extérieures, l’économie peut croître sans entraves (et avec elle, la société qu’elle porte). Or, précisément, ce que nous commençons à apercevoir est l’exact contraire : la nature, par le biais de ce Janus que sont la déplétion énergétique et le réchauffement climatique3, se rappelle à notre mauvais souvenir comme fondement de la dialectique sociale, remettant ainsi en question la possibilité d’une « croissance » infinie, et réinstaurant comme horizon non pas seulement la stase mais bien la décroissance. Nous nous éprouvons à nouveau comme une société limitée, caractérisée par ses seuils, et ce alors même que nous l’avions complètement oublié. Alors que la fascination d’un Abel, d’un Postan ou d’un Le Roy Ladurie pour l’éternel retour que représentaient les cycles longs de l’économie médiévale renvoyait à la découverte par leur société du fait qu’elle s’était libérée (croyait-elle) des seuils entraînant une telle cyclicité, le désintérêt subséquent pour ces phénomènes, et plus largement pour les économies préindustrielles, signale quant à lui l'accoutumance à cette nature nouvelle de notre économie. La croissance infinie dans un monde fini, croissance exponentielle qui plus est, était à ce point devenue la norme que l’on n’éprouvait nullement la nécessité de s’émerveiller du contraste avec la stationnarité des économies cycliques préindustrielles. Au contraire, leur incapacité à réaliser cette « nature » (contre-nature) n'apparaissait plus que comme un immense dysfonctionnement, inutile à étudier sauf à décidément s’intéresser aux curiosae ou à déterminer comment avait été mis fin à cette hétéronomie aliénante de l’économie4

En quoi, alors, l’étude du Moyen Âge (mais en fait de n’importe quelle civilisation préindustrielle) peut-elle être d’utilité ?
En ce qu’elle rappelle combien le monde dans lequel nous avons vécu pendant un siècle et demi était étrange, combien sa croissance putativement sans limites était improbable, et combien le degré de développement matériel qui le caractérisait était exceptionnel, et non sustainable. Insister sur l’analogie, au niveau des forces productives, entre le Moyen Âge et notre monde, revient à porter notre regard moins sur le passé que sur notre futur. En faisant apparaître comme une très temporaire illusion ce que nous avions pris pour les commencements d’une nouvelle ère infinie (souvenons-nous des récentes vaticinations sur « la fin de l’histoire »), l’analogie médiévale (ou moderne, ou extra-européenne, comme l’on voudra) permet de remettre dans sa juste perspective historique notre société. Ainsi, par exemple, peut s’apercevoir qu’à l’aune de leurs conséquences de long terme, les innovations technologiques ayant permis l’utilisation des énergies fossiles (machine à vapeur puis moteur à explosion) n’auront été d’importance que par les catastrophes qu’elles engendrèrent – dues toutefois non à ces techniques elles-mêmes mais à l’utilisation irraisonnée qui en fut faite par le capitalisme. Finalement, ce que permet l’analogie avec les sociétés préindustrielles, c’est de prendre conscience qu’assurer la stabilité durable d’un système social, sa reproduction à l’identique, n’a rien d’une question triviale, et qu’à l’avoir considérée comme telle, à l’avoir ignorée donc parce que nous ne voulions plus considérer que la seule « croissance » comme digne de notre intérêt, nous ne sommes parvenus qu’à  rendre la situation immaîtrisable. C’est comprendre aussi, corrélativement, que la notion de développement durable, pour ne pas être un franc oxymore, joint néanmoins deux termes largement contradictoires et qu'elle n’est pas simple adjonction d’un adjectif à une logique pour l’essentiel conservée mais, au contraire, vrai renversement des priorités. L’analogie, parce qu’elle sert aussi à pointer les différences entre ce que l’on compare, permet de s’interroger sur ce qui, des transformations extraordinaires qui caractérisent le monde contemporain, peut et doit être conservé, et de quelle manière – au hasard, la différence radicale, positive, et sustainable, entre le Moyen Âge et nous, tient-elle à notre capacité à nous déplacer comme d’ultra-rapides totons5 dans l’espace physique (voiture, avion, etc.), ou à nos moyens de traiter l’information (i.e. l’informatique) ? Bref, la réflexion sur l’analogie médiévale est ce qui pourrait nous permettre d’éviter que le brutal retour de bâton d’une nature oubliée, parce que nous l’anticiperions et le gèrerions en fonction d’objectifs moins absurdes que la reproduction d’une civilisation qui n’est pas viable, ne se transforme en avènement d’un monde moins médiéval que moyenâgeux, « madmaxien ».
La réflexion ainsi se déplacerait de la « croissance » vers le développement – notion beaucoup plus complexe – afin d’éviter une décroissance aussi brutale que celles connues à l’époque médiévale et moderne.

II.

L’analogie médiévale permet donc de constater le caractère hautement problématique de cette notion apparemment si évidente, et si évidemment positive, de « croissance ». Pour comprendre comment elle peut si facilement, et si involontairement, se renverser en son contraire, pour expliquer donc la cécité et le paradoxe qui lui sont propres, il est nécessaire de revenir sur ses caractéristiques spécifiques, déjà évoquées : le fait que cette notion, potentiellement polymorphe, a été rabattue sur la seule variation relative de la valeur ajoutée monétaire.

Vouloir obtenir une croissance relative constante, but affirmé de nos sociétés (angoissées à la perte de 0.5 point de « croissance »), ne revient à rien d’autre qu’à viser une croissance qu’il convient mathématiquement de définir comme exponentielle. Soit un but fort ambitieux, puisqu’il s’agit ni plus ni moins de l’infini - il ne faut donc pas aller chercher plus loin pour savoir par quoi l’on a remplacé un Dieu disparu. Et un but fort déraisonnable, dès lors que l’on admet que notre système est caractérisé par des seuils (on m’accordera sans doute que l’œkoumène n’est pas infinie), puisque dans ce cas une croissance relative constante signifie que l’on se rapproche toujours plus rapidement du seuil indépassable.

croissance

Si les problèmes sont ici évidents, quoique fréquemment oubliés, il est par contre plus complexe de comprendre en quoi le caractère exclusivement monétaire de la mesure de la « croissance » fait difficulté. En effet, la monnaie est généralement présentée comme l’instrument par excellence de l’efficience économique puisque, permettant de ramener les différentes grandeurs à une seule, elle permet de les comparer, et donc d’opérer rationnellement des arbitrages, c'est-à-dire cette allocation des ressources rares en quoi se définit l’économie. Il pourrait donc paraître logique de mesurer, et de ne mesurer que, ce qui dans l’économie fait son efficience même.  

À la pertinence de la mesure monétarisée de la valeur, deux bémols doivent toutefois être portés – bémols qui ne valent pas que pour la seule mesure de la croissance.
D’une part, le fait de mesurer une activité par l’entremise d’indicateurs monétarisés aboutit à introduire dans cette activité les biais qui peuvent affecter ces indicateurs. Ainsi la législation américaine imposait-elle aux banques d’affaires, du moins jusqu’à la crise actuelle, de comptabiliser leurs actifs à la valeur actuelle du marché ; d’où l’emballement de leurs prêts lorsque ces actifs faisait l’objet d’une bulle – ce qui contribuait à renforcer celle-ci – puis l’effondrement et la disparition de ces banques lorsque la bulle finissait par éclater.
D’autre part se pose le problème de ce que l’on appelle les externalités, soit le fait qu’une bonne partie des conséquences d’un acte économique ne fait pas l’objet d’une mesure monétarisée, puisque ces conséquences portent sur des biens dont la valeur est autre que monétaire (au hasard, des choses aussi futiles que l’air ou le bonheur). Or, comme seul ce qui a une valeur monétaire est mesuré par la « croissance », une augmentation de la valeur monétaire peut sans difficulté s’accompagner, et s’accompagne le plus souvent, de la destruction de valeurs non monétaires – parfois dans des proportions qui peuvent s’avérer catastrophiques (cf. par exemple le réchauffement climatique). On voit alors combien la « croissance » peut se révéler une notion problématique et paradoxale, et sa mesure réaliser l’exact contraire de ce qu’elle vise et prétend constater.

Pour autant, suffirait-il de se départir de cette mesure strictement monétaire de la croissance ?
À cela deux difficultés. D’une part, les résistances seraient grandes parce qu’en dernière analyse si n’est mesurée la croissance que de la seule valeur monétaire, c’est parce que celle-ci seule permet de générer du profit, pivot autour duquel s’organise toute notre économie ; la remise en cause ne pourrait donc affecter seulement l’instrument de mesure.
D’autre part, et pour peu que l’on veuille en rester à une compréhension quantitative de la croissance, encore faudrait-il savoir par quoi remplacer la mesure monétaire de la valeur, puisque toute autre mesure se révèlerait encore plus partielle (et la combinaison de différentes mesures dans un même indice composite, telle que la réalise l’Indice de Développement Humain, n’apparaît que comme un remède encore pire que le mal, la pondération des différentes mesures y étant purement arbitraire).

III.

C’est ici que la comparaison avec le Moyen Âge peut nous être à nouveau utile, non pas certes pour nous fournir une solution clé en main, mais pour nous aider à prendre conscience de ce que, si nous sommes encore incapables d’apercevoir cette solution, néanmoins sa possibilité ne fait guère de doute.

L'intérêt de la comparaison avec notre propre système économique réside dans la nature particulière de la monétarisation partielle qui prévaut à l’époque tardo-médiévale et moderne. La valeur monétaire, bien qu'omniprésente puisque la monnaie y fonctionne comme équivalent général, n’y est en effet pourtant pas la déterminante essentielle des mécanismes de production, circulation et consommation. Pour le dire autrement, si tous les objets ont une valeur d’échange, ils ne fonctionnent pas pour autant comme marchandises, c’est-à-dire que les arbitrages des agents relatifs à la production, la circulation ou la consommation de ces objets, ne sont pas effectués en fonction de cette valeur d’échange mais en fonction de leur valeur d’usage. Plus concrètement encore, dans cette société tout, des moyens de production aux objets de consommation, mais aussi bien les objets sacrés et jusqu'au salut même (les reliques comme les indulgences se vendent), peut être ramené à sa valeur monétaire ; néanmoins dans cette société les logiques d’autoproduction, d’autoconsommation, et de circulation non vénale restent dominantes.

Pourquoi y a-t-il là plus qu’une curiosité, plus même que l’une des multiples figures possibles aux hommes pour régler leur rapport aux choses (et par là entre eux), mais bien une réalité dont la compréhension est essentielle à la science sociale ?
Parce que cette science sociale n’est pas abstraite. Elle est le fait de personnes dont l’horizon de compréhension est déterminé par un temps et un lieu précis. En l’occurrence, la science sociale est née et s’est développée au sein du système capitaliste, soit le système où non seulement tendanciellement tout est doté d’une valeur monétaire, mais où par ailleurs celle-ci, et celle-ci seulement, oriente l’ensemble des décisions dites économiques (et qui sont définies comme telles précisément en raison de ce qu’elles s’opèrent en fonction de la valeur monétaire). L’idéologie du capitalisme (comme celle de tout autre système social) conçoit le système social dont elle est issue comme le meilleur possible ; elle pense les autres systèmes sociaux non comme des réalités sui generis, dotées de logiques, contraintes et objectifs propres, mais sur le mode du manque par rapport à ce qui caractérise le capitalisme : comme des systèmes inachevés, n’ayant pas encore atteint ce qu’il atteindra. La science sociale (qui est l’une des facettes de l’idéologie du capitalisme) est donc parfaitement capable de penser des systèmes sociaux partiellement monétarisés, mais elle ne les pensera normalement que sur le mode du déficit, du non-encore-réalisé, de l’encore-imparfait, c'est-à-dire comme représentant un gradient sur l’échelle aboutissant au capitalisme moderne. Elle n’est généralement pas capable de concevoir des sociétés où l’argent jouerait un rôle inassimilable à celui qui est le sien dans le système capitaliste et assurerait une fonction propre6.
Par conséquent, quelque partielle qu’elle puisse être, la monétarisation ne sera appréhendée que sous les espèces qui sont les siennes dans le capitalisme ; ainsi notamment, le degré de monétarisation de l’expression de la valeur et le degré de détermination des pratiques dites économiques par la valeur monétaire seront considérés comme allant de pair, puisque dans le capitalisme la monétarisation des deux est identiquement intégrale. Ceci d’autant plus que, la détermination des décisions d’allocation des ressources (dans la production, la circulation et la consommation) n’étant considérée comme rationnelle par l’idéologie capitaliste que lorsqu’elle s’effectue sur la base de la valeur monétaire (puisqu’elle seule permet, en assurant leur commensurabilité, de comparer des objets différents de manière à pouvoir arbitrer entre eux sur la base d’un calcul), le degré selon lequel les décisions « économiques » se règlent sur la valeur monétaire doit nécessairement être identique au degré de monétarisation de l’expression de la valeur – puisque comment supposer que l’on ait assuré la généralisation progressive d’un outil (la valeur monétaire étant comprise comme le moyen du calcul économique rationnel) sans que l’on se soit en même temps servi de cet outil ?
Ainsi la science sociale, partant de son propre milieu, où valeur et décisions sont intégralement monétarisées, si elle est parfaitement capable d’envisager des sociétés non monétarisées ainsi que toutes les gradations entre ces deux états extrêmes, ne l’est toutefois qu’en tant qu’elle suppose que la gradation serait de façon identique celle de la monétarisation de la valeur et de ses répercussions sur les décisions d’allocation des ressources. Le décalage entre ces deux termes constitue en effet pour elle  une impossibilité logique.

Or ce sont précisément ces certitudes apparemment logiques de l’idéologie capitaliste que le cas de la monétarisation tardo-médiévale et moderne vient mettre à mal, puisque si elle est monétarisation généralisée de l’expression de la valeur, elle n’est par contre pas monétarisation généralisée des décisions « économiques ». On ne peut comprendre cette situation où les agents n’auraient généralisé un guide (la valeur monétaire) que pour ne pas s’en servir, que si l’on admet, précisément, que la valeur monétaire n’est pas un guide naturel des décisions « économiques » mais assure des fonctions réelles tout autres, qui tiennent bien plutôt à l’exercice de la domination. En effet, en dernier ressort, la cécité de l’idéologie capitaliste quant à la possibilité même d’un décalage entre monétarisation de l’expression de la valeur et monétarisation de la prise de décision, quant au fait donc que la monétarisation de l’expression de la valeur n’est que la condition et non pas la cause de la monétarisation de la prise de décision, et une condition qui n’est que nécessaire et non pas suffisante, cette cécité tient en cela que l’adéquation même de ces deux termes est au principe du mécanisme de la ponction propre au capitalisme, et d’une partie de la dynamique de cette ponction, c'est-à-dire de la « croissance ». En effet, la ponction capitaliste s’opérant comme survaleur, c’est-à-dire comme rapport entre deux valeurs d’échange, il est nécessaire 1. que le plus grand nombre d’objets voient leur valeur exprimée monétairement, et 2. que les décisions relatives à ces objets se fassent en fonction de cette valeur d’échange et non de leur valeur d’usage. Il faut donc que la valeur monétaire des objets soit concrètement mise en œuvre dans les décisions qui se rapportent à eux, afin par ce biais de créer de la survaleur par la confrontation de décisions relatives à la valeur d’échange d’objets distincts.
Qu’il y ait là une dimension fondamentale pour le capitalisme, et pour sa dynamique, peut se voir à travers deux exemples inverses. Soit d’une part l’extension permanente que connaît la sphère de l’expression monétaire de la valeur, extension qui ne vise qu’à un élargissement du champ des décisions prises en fonction de la valeur d’échange des choses7 Soit d’autre part la lutte farouche menée contre les pratiques qui utilisent en fonction de leur valeur d’usage des objets créés en fonction de leur valeur d’échange; on pensera ici aussi bien à ce qui est appelé « piratage » (et qui n’est que le partage d’objets dont la dissémination n’amoindrit pas la valeur d’usage), qu’au logiciel libre (version légale de ce phénomène, néanmoins combattue notamment par le biais des brevets logiciels), puisqu’il ne faut jamais oublier que les principaux contributeurs au développement des codes source sont rémunérés c’est-à-dire ont réglé leur activité productive en fonction de sa valeur d’échange.
Or c’est précisément ce lien entre monétarisation de l’expression de la valeur et monétarisation des décisions dont la monétarisation tardo-médiévale et moderne vient montrer le caractère contingent. Ainsi se retrouve dévoilée la fonction de la valeur monétaire dans le système capitaliste, le fait qu’elle a pour objet de rendre possible la ponction mais de telle façon que celle-ci soit masquée (puisque le rapport entre les êtres qu’est la ponction se trouve transformé en rapport entre des valeurs d’échange).

Précisément, c’est ce masque que permet de faire tomber l’analyse de la monétarisation propre à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne, puisqu’elle démontre que le lien entre monétarisation de l’expression de la valeur et monétarisation des décisions n’est pas une nécessité mais un fait socialement produit. La capacité de la monétarisation spécifique à la fin du Moyen Âge et à l’époque moderne à dévoiler un mécanisme fondamental de la logique capitaliste ne se borne par ailleurs pas à être négative, c’est-à-dire à montrer par le simple fait qu’elle existe le caractère contingent de la logique de la monétarisation capitaliste ; en effet, la monétarisation que j’appelle seigneuriale permet aussi bien directement de montrer que la monétarisation, derrière la diversité des formes sous lesquelles elle se réalise dans le féodalisme et dans le capitalisme, identiquement a pour fonction d’assurer la ponction. Simplement, si dans le capitalisme la ponction passe par le rapport entre deux valeurs d’échange, dans le système seigneurial elle naissait de la confrontation d’une valeur d’échange et d’une valeur d’usage (plus exactement, d’une production effectuée comme valeur d’usage et d’une circulation réalisée en fonction de la valeur d’échange)8. Et c’est précisément ce nécessaire décalage dans le mode d’existence des objets (c’est-à-dire dans le type de valeur qui guidait les décisions relatives à ces objets) qui permet de comprendre les caractéristiques propres de la monétarisation seigneuriale, soit le fait que tout avait une valeur monétaire mais que celle-ci ne guidait qu’une partie des pratiques.

Au delà de l’intérêt propre que présente leur compréhension, les caractéristiques de la monétarisation dans le système seigneurial permettent donc d’une part de renforcer les analyses relatives au mécanisme fondamental du capitalisme, et d’autre part de les généraliser en hypothèses valides pour une pluralité de systèmes sociaux. Par là, on atteint un degré réel de généralité, à rebours de cette fausse généralisation, idéologique, que représente la rétroprojection des logiques propres au capitalisme (la « croissance » par exemple) sur des systèmes autres. Rétroprojection où l’histoire se rabaisse au rang d’une téléologie à visée naturalisante, qui au déploiement progressif de l’Idée hégélienne substitue celui du profit capitaliste, dont la perfection même se prouve par la force des obstacles dont il a dû triompher.
L’étude de la fin du long Moyen Âge présente donc, sous cet aspect de la monétarisation, un double avantage heuristique. Elle permet, à propos d’une réalité essentielle, de déprendre la science sociale de l’idéologie de son milieu, et ce faisant lui rend possible une approche objective aussi bien de son propre milieu, que de ses autres objets. À cette utilité de nature intellectuelle, la référence faite au cours de l’analyse à deux phénomènes contemporains (le réchauffement climatique et le mouvement libriste), semble autoriser d’adjoindre une utilité de nature politique.
En effet, réfléchir sur un monde tardo-médiéval et moderne où les logiques de production, de distribution et de consommation ne sont pas essentiellement orientées en fonction de la valeur monétaire, ne manque pas de faire écho avec ce que nous commençons à voir réapparaître, sous des formes il est vrai complètement différentes – l’anti-économie du savoir –, et avec ce dont nous avons de toute urgence besoin. En effet, il n’est désormais plus possible d’ignorer que l’omnipotence de la valeur monétaire sur nos décisions, le capitalisme donc, mène à la catastrophe, comme le montre la triple crise, financière, écologique et énergétique dont nous commençons à ressentir les effets. Cette triple crise peut finalement se résumer à l'indispensable remise en cause de la « croissance » monétairement comprise, croissance qui n’apparaît plus que comme un mécanisme de destruction de valeur non monétaire, voire comme un mécanisme de destruction tout court (y compris, à terme, de la valeur monétaire).

Mais il s’agit là plus que d’une vague analogie, dans la mesure où la monétarisation propre au système seigneurial montre qu’il est parfaitement possible de vivre dans un monde où toute valeur a tendanciellement une expression monétaire et où, pourtant, cette monétarisation ne soit pas déterminante, où elle ne soit qu’un mode parmi d’autres d’expression de la valeur et donc de régulation des pratiques. S’il serait sans doute illusoire de supposer que la monétarisation de la valeur propre à la société contemporaine pourrait être effacée d’un trait de plume (ou même seulement restreinte dans ses champs d’application), l’exemple du système seigneurial montre que ce n’est pas forcément une condition nécessaire pour parvenir à déprendre nos pratiques de l’obsession monétaire, et qu’il est donc bien une voie de sortie possible. Ainsi s’ouvre la possibilité du développement, qu’il devient urgent de substituer à une « croissance » qui n’apparaît plus que comme un cruel contre-sens.

 

1  Cet article est diffusé sous licence Creative Commons BY-NC-ND (les deux dernières restrictions n’étant bien sûr pas absolues : simplement, toute exception devra se faire avec mon accord).
2  Afin de dénaturaliser cet usage commun, je parlerai systématiquement de « la croissance », entre guillemets, lorsque je ferai référence à cette acception usuelle.
3  Et, comme notre société est particulièrement prodigue de tératologie, aux classiques deux faces du Janus bifide, il conviendrait de rajouter de multiples facettes ayant pour nom extinction des espèces (et notamment des pollinisateurs), épuisement des ressources aquifères, etc.
4  Dans ce cadre, sauver la légitimité de l’histoire médiévale et moderne ne peut passer que par la démonstration de la fausseté des thèses néo-malthusiennes. D’où la popularité de cette approche chez les historiens actuels de l’économie médiévale et moderne. Cf. notamment Stephen R. Epstein, Freedom and Growth : the rise of states and markets in Europe, 1300 - 1750, London, Routledge (Routledge explorations in economic history ; 17), 2000 ; John Hatcher, Mark Bailey, Modelling the Middle Ages. Economic development in theory and practice, Oxford, Oxford University Press, 2001.
5  À moins que l’on ne préfère l’image de ces poulets qui continuent à courir avec ardeur bien qu’on leur ait coupé la tête.
6  A cet égard, il est révélateur de noter l’usage qui est fait, pour l’Antiquité, le Moyen Âge ou l’époque moderne, de termes tels que « proto-capitalisme », « bourgeois » ou « entreprise » : ils servent toujours à désigner des réalités concrètement secondaires (mais rarement jugées telles !), dont les analystes considèrent (comme le montre l’emploi même de ces termes) qu’elles réalisent déjà les logiques qui seront celles du capitalisme, dont elles constituent comme le noyau au sein d'une société qu'elles n'ont pas encore gagnée
7  Une bonne illustration récente de ce phénomène est la création des « permis de polluer » négociés sur le « marché du CO2 ».
8  Si la production est effectuée comme valeur d’usage dans le cadre d’exploitations paysannes autoconsommatrices, néanmoins elle fait (pour partie) l’objet d’une circulation organisée en fonction de sa valeur d’échange, ce en raison de la contrainte du prélèvement seigneurial (soit parce que, prélèvement en argent, il oblige les tenanciers à vendre une partie de leur production, soit parce que, prélèvement en nature, il donne aux seigneurs le contrôle de stocks qu’ils commercialisent), prélèvement seigneurial qui, parce qu’ainsi il structure la circulation en fonction de la valeur d’échange, est en mesure de la faire fonctionner comme ponction en faveur des dominants. Cf. Julien Demade, « Du prélèvement à la ponction : temps du prélèvement et marché des denrées », in : Bourin (Monique), Martínez Sopena (Pascual) dir., Pour une anthropologie du prélèvement seigneurial dans les campagnes médiévales (XIe-XIVe siècles). Les mots, les temps, les lieux, Paris : Publications de la Sorbonne (Histoire ancienne et médiévale, 91), mai 2007, p. 321-342 ; et surtout Julien Demade, Essai sur les modes de ponction féodaux. Du servitium aux transactions monétaires sur les denrées, à paraître.
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