Le mur qui saigne

texte de la performance de Louise Hervé et Chloé Maillet, avec la participation de Thomas Golsenne, donnée au Plateau (Paris) le 15 avril 2010

Louise Hervé :

Bonsoir, merci à tous d’être présents. Je m’appelle Louise Hervé et voici Chloé Maillet. Nous sommes membres fondatrices de l’I. I. I. I. (International Institute for Important Items). Nous accueillons ce soir Thomas Golsenne, historien de l’art et spécialiste de l’art ornemental. Nous sommes ici à l’invitation de Guillaume Désanges, qui nous a demandé de venir parler de décoration d’intérieur, c’est pour cette raison que nous avons prié Thomas Golsenne de se joindre à nous.

maison d'Amityville

 

Figure 1 : La maison du Diable, Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Les vues extérieures de cette maison sont assez célèbres ; on les retrouve dans The Amityville Horror (Amityville, la maison du diable) en 1979, puis dans Amityville 2, le possédé en 1982, puis dans Amityville 3D en 1983, mais aussi dans La malédiction d’Amityville en 1990, dans Amityville, votre heure a sonné en 1993, dans Amityville Darkforce en 1993 également, ou encore dans Amityville la maison des poupées, et enfin en 2004, dans Amityville. Mais revenons au premier film, Amityville la maison du diable, puisque c’est l’adaptation la plus proche (réalisée par Stuart Rosenberg) du livre original The Amityville Horror : a true story (L’horreur d’Amityville, une histoire vraie) de Jay Anson. Le film s’inspire d’une « histoire vraie » : le livre a été écrit avec la famille Lutz qui a vécu ces événements terrifiants. Afin de conserver cet effet de réel si important dans le livre, le réalisateur d’Amityville, la maison du diable a fait construire une réplique exacte de la maison des Lutz, jusqu’aux meubles et à la décoration intérieure. Cette maison est véritablement le personnage principal, le moteur de l’action : c’est la maison elle-même qui pousse tous ses habitants successifs à la folie, puis au meurtre.

Dans la séquence d’ouverture, la maison est vue de l’extérieur, par une nuit d’orage. Les fenêtres s’illuminent de reflets rougeoyants, on entend des coups de feu. On ne saura que plus tard, grâce à l’enquête de police, qu’un jeune homme a tué toute sa famille à coups de fusil pendant la nuit.

Quelques mois plus tard, une nouvelle famille emménage, les Lutz (un couple et trois enfants). Détail important : ils ne changent pas la décoration intérieure, à l’exception de certains placards, qui sont retapissés en vichy vert par la jeune femme, c’est d’ailleurs un moment très joyeux, comme on le voit sur cette image.

vichy

 

Figure 2 : Le vichy vert, Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Chloé Maillet :

Oui, mais c’est le seul moment joyeux du film. Dès que les personnages commencent à s’installer dans l’ancienne décoration, l’escalade dans l’horreur débute. Le premier épisode choc se passe sur un canapé en toile de Jouy, un motif ornemental très vogue à partir de la fin du XVIIIe siècle.

canapé

 

Figure 3 : Le canapé en toile de Jouy, Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Un prêtre, ami de la famille, est venu bénir la maison. Dès qu’il pénètre dans la chambre qui contient ce canapé, il est pris d’un malaise. La tête lui tourne, et il s’effondre sur le fameux canapé, entouré par une nuée de mouches. Un peu plus tard, le prêtre, qui a réussi in extremis à s’échapper de la maison, essaie de téléphoner à la jeune femme pour la prévenir que quelque chose ne va pas bien dans sa maison. Dans la cuisine, elle décroche le téléphone mural, qui est posé sur du papier peint à petites fleurs jaunes.

cuisine

 

Figure 4 :  Le papier peint à fleurs jaunes,  Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Mais la maison démoniaque filtre les appels, et l’empêche d’entendre quoi que ce soit.

Encore plus terrifiant : la famille Lutz a accroché un crucifix dans le salon, qui est décoré d’un papier peint à fond blanc et à motif de chinoiseries.

crucifix

 

Figure 5 : Le papier peint à chinoiseries, Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Après des journées d’angoisse où la maison semble les attaquer en permanence, fermant les fenêtres sur les doigts et fracassant les portes, les Lutz s’aperçoivent avec horreur que le papier peint a agi sur le crucifix, l’a oxydé et retourné la tête en bas.

croixretournee

 

Figure 6 : Le crucifix retourné, Amityville, Stuart Rosenberg, 1979

Oscar Wilde, à son époque, a dû vivre une situation assez semblable. Lady Grégory rapporte qu’il aurait dit sur son lit de mort : « Mon papier peint et moi sommes engagés dans un duel à mort. L’un de nous deux doit disparaître ».

Louise Hervé :

Un autre exemple me paraît significatif. Eloignons-nous un instant de la nouvelle Angleterre pour nous intéresser à Rome. A la Renaissance, on s’intéresse beaucoup aux salles souterraines dont le sous-sol de la ville est truffé. Benvenuto Cellini, le fameux sculpteur et orfèvre d’origine florentine, était réputé d’un caractère aventureux. Et il est très probable qu’il soit lui-même descendu avec son valet Paolino dans les souterrains de Rome. Il faut s’imaginer ces enfilades de pièces souterraines à demi comblées de débris, et Benvenuto Cellini qui rampe dans ces étroits corridors à la lumière d’une torche.  Au fur et à mesure que sa torche éclaire les parois, il voit sur les murs et les voûtes un ensemble de motifs éclatants que le faisceau de lumière révèle à ses yeux.

Chloé Maillet pousse le rétroprojecteur à transparents, qui est monté sur roulettes, en éclairant les murs de la pièce. Louise Hervé et Thomas Golsenne la suivent.

 

domusaurea

Figure 7 : Fresque de la Domus Aurea, Rome.

Cellini est fasciné par ces motifs. C’est un moment important puisqu’il se rend compte tout à coup que ceux qui appellent ces motifs grotesques (parce qu’ils sont dans les grottes) n’y connaissent rien. Pour lui les anciens peignaient tout simplement des « monstres ». Et à ce moment Cellini a la révélation que ces motifs conviendraient parfaitement pour décorer un lot de poignards, qu’il destine à ses meilleurs clients. Thomas, tu as toujours ton poignard orné ?

Thomas Golsenne brandit un poignard.

Chloé Maillet :

C’est vrai que c’est assez troublant de lire cela dans l’autobiographie de Cellini.

Parce que l’on s’apercevra seulement au XVIIIe siècle que ces grottes étaient les restes de la Domus Aurea (la Maison Dorée) que Néron s’était fait construire à Rome. Et l’on sait que Néron, comme le tueur d’Amityville, avait tué toute sa famille. Et que la décoration magnifique de la Maison Dorée, avec ses fresques à compartiments, surchargées d’architectures en trompe l’œil, sa salle tournante, qui suivait le rythme du soleil, et ses plafonds d’ivoire d’où d’échappaient des fleurs et des parfums, avaient abrité les pires horreurs…

Les découvertes archéologiques peuvent être à double tranchant. Et Louise m’avait raconté une anecdote personnelle à ce sujet. Dans sa chambre d’enfant, sur un papier peint vert à semis de fleurs bleues, on avait placé une gravure qui montrait un soldat en expédition archéologique à la recherche de trésors.

Louise Hervé apporte la gravure, sans la montrer au public.

Alors tout l’intérêt de cette gravure est dans la légende.

Louise Hervé, récitant de mémoire :

« En ce soldat trompé reconnais ton erreur
Mortel, qu’un faux éclat attache aux biens du monde
Il cherchait des trésors et ne trouve qu’horreur
Regarde le néant où ton bonheur se fonde
Et toi, que les appas rendent présomptueux
Contemple ce cadavre et cette pourriture
Et songe qu’aujourd’hui rien ne s’offre à tes yeux
Qui ne soit de toi-même une image future. »

D’autant que sur la gravure, l’horreur du spectacle de la découverte de ce cadavre en putréfaction est accentuée par l’effet de lumière. Le soldat vient juste d’apporter une lampe qui éclaire violemment l’intérieur du tombeau et laisse dans la pénombre le reste de la scène.

Thomas Golsenne, Louise Hervé et Chloé Maillet observent la gravure.

Une mise en scène un peu à la manière de Dario Argento en somme, le fameux réalisateur italien, auteur de quelques sommets du film policier et fantastique, tels que Suspiria en 1976, ou Inferno en 1980.

Chloé Maillet :

Ces deux films sont les deux premiers volets de la trilogie Varelli. Varelli était, selon Dario Argento, un architecte qui avait construit au début du XXe siècle trois maisons pour trois sorcières : la mère des soupirs (Suspiria), la mère des ténèbres (Inferno), et la mère des larmes. D’ailleurs, est sorti il y a peu le dernier volet de la trilogie. C’est le film intitulé Mother of tears (La mère des larmes), qui en France n’a pas eu de sortie salle et a été édité directement en DVD. Le film commence par une découverte archéologique : un tombeau est déterré auquel est attaché une petite urne. Cette urne est envoyée dans un musée archéologique où travaille Sara, interprétée par Asia Argento, la fille de Dario Argento. Dans une demi-pénombre, elle ouvre l’urne, où elle découvre un petit poignard orné et une chemise. Thomas, peux-tu me prêter ton poignard ?

Chloé Maillet brandit le poignard orné et s’empare d’une chemise à fleurs.

L’ouverture de l’urne a magiquement averti sa propriétaire, la mère des larmes, une très puissante sorcière, qui s’empresse de venir récupérer ses objets talismans en étranglant au passage la collègue d’Asia Argento avec ses propres intestins. A partir de là cette archéologue n’a de cesse de retrouver la sorcière pour détruire ses talismans, la chemise et le poignard. A la fin du film, Asia Argento a appris que la sorcière se cachait dans une des caves de Rome, sous la maison construite par l’architecte Varelli. Et, telle Benvenuto Cellini, elle descend dans les catacombes, et arpente les longs couloirs à la recherche de la sorcière.

Chloé Maillet suivie de Louise Hervé et Thomas Golsenne traversent les salles d’exposition jusqu’à l’autre extrémité du Plateau.

Et là, elle entre dans une salle, et il y a un spectacle horrible… C’est à peine racontable…

Louise Hervé :

Je me permets juste de t’interrompre pour signaler qu’il y a ici dans cette vitrine deux exemplaires du livre d’Horace Walpole, Le Château d’Otrante. Ce livre est considéré comme le fondateur du genre gothique, genre littéraire qui bat son plein au XVIIIe siècle, et qui jusqu’à aujourd’hui continue à inspirer Dario Argento par exemple pour son registre d’horreur architecturale. Horace Walpole est né en 1717 et était le fils du prime minister Sir Robert Walpole. Plutôt que de continuer à habiter la maison familiale, Horace Walpole choisit d’acquérir dans les années 1750 une villa dans la banlieue de Londres, Strawberry Hill. Walpole avait lui-même supervisé le remaniement et la décoration de la maison jusque dans ses moindres détails. La renommée de la maison - et la fierté de son propriétaire - devinrent telles, que des groupes venaient spécialement visiter Strawberry Hill.

Chloé Maillet :

On trouve d’ailleurs à la Lewis Walpole Library la trace d’une de ses visites. En 1769 Horace Walpole accueillit un groupe de touristes français, et pour l’occasion, il avait décidé de revêtir ceci.

 

cravate

Figure 8 : La cravate en bois de tilleul d’Horace Walpole

Je ne sais pas si l’on voit bien, il s’agit d’un objet en bois de tilleul sculpté que Walpole portait en guise de nœud papillon. Alors, imaginons que Thomas soit Horace Walpole, il le portait à peu près comme ça.

Chloé Maillet place l’image à hauteur du col de Thomas Golsenne.

Thomas, toi qui connais bien la décoration de Strawberry Hill, tu pourrais peut-être décrire un peu ce qu’on pouvait y voir.

Thomas Golsenne sort un papier de sa poche et lit :

"Au rez-de-chaussée, on voit un petit salon aux murs tendus de papier gothique, je l’appelle papier, mais c’est en réalité du papier peint représentant une muraille gothique. Avec ici une cheminée imitée d’une tombe de Westminster Abbey, et le joyau du château, un hall minuscule, aussi tapissé de papier gothique. L’escalier a une rampe gothique à trèfle évidé, décoré de frêles et gracieuses antilopes, trônant aux angles, un écusson entre les pattes.  A l’étage, on trouve un petit vestibule, la salle d’armes, d’anciennes cottes de maille, des boucliers indiens en peau de rhinocéros, des épées à double tranchant, des carquois, des arcs, des flèches, des lances…"

Chloé Maillet :

Hmm, merci Thomas, je crois qu’on va devoir s’arrêter là, parce que les visites de Walpole ne duraient jamais très longtemps.

Merci.