Un matérialisme éthique ?
Je réagis ici au texte de Thomas Golsenne, "Carlo Crivelli et le matérialisme mystique du Quattrocento", paru dans la section Publications de Papiers.
J'ai mis pas mal de temps à préciser ce qui dans cet exposé me chiffonnait. Il est probable que ce soit lié à la persistance d'une conception dualiste.
Ce qui, dans cette introduction, est reproché à Vasari d'abord, puis Bonnefoy et Berenson, c'est une idée de la pureté spirituelle de l'art, d'origine dualiste donc (l'esprit contre la matière). L'auteur explique qu'en dernière analyse ce dualisme relève d'une perception morale du monde.
"Si Vasari, si Berenson, si Bonnefoy et tant d’autres ont écarté Crivelli de leur histoire de l’art du Quattrocento, s’ils n’ont pas compris sa peinture ou s’ils l’ont méprisée, c’est peut-être, inconsciemment, à cause d’un moralisme esthétique où l’impureté du style, le goût des matériaux précieux et de l’ornement, l’absence de profondeur et l’excès sont jugés et condamnés au bannissement."
L'enjeu de son texte est explicitement un dépassement de ce dualisme. Cette phrase, évidente d'apparence, ou modeste, condense cet enjeu :
"Il serait sans objet de se demander si le « vrai » christianisme est plutôt représenté par une tendance ou par l’autre : le christianisme est indissociable de son histoire (autre façon de le dire : il n’y a pas d’« essence » du christianisme, qui, contrairement au « paganisme », est une religion historique) et, d’un point de vue historique, l’interprétation du christianisme par saint Bernard, Savonarole, Calvin, n’est pas plus vraie que celle de Suger, Sixte IV ou Thérèse d’Avila."
On s'étonne donc, que pour finir, l'auteur rétablisse une autre forme de dualisme (mais n'est-ce pas le même?), celui qui distinguerait "éthiquement" entre ces deux voies : l'une qui voudrait "attrister l’existence présente" et l’autre "l’exalter".
Le dualisme, comme processus intellectuel, n'est-il pas en soi un réflexe moral ?
Nietzsche est-il dualiste ?
"Le problème critique est : la valeur des valeurs, l'évaluation dont procède leur valeur, donc le problème de leur création" (Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Quadrige, 1)
Peut-être que le rapport entre cette citation et ta critique sur mon texte n'est pas évident. Il faut dire aussi que cette critique, si elle est formulée rapidement, n'en pose pas moins un problème crucial qui pourrait recevoir une très, très longue réponse, dont je ne suis pas capable d'ailleurs. Enfin, je vais essayer d'être concis.
Nous sommes d'accord sur un point je pense : je ne dis pas, dans mon texte, que le dualisme est moral en soi. La preuve, comme tu le remarques, je réintroduis un autre dualisme à la fin. Est-ce le même ? Est-ce que tous les dualismes se valent ? Est-ce qu'ils ne sont pas tous moraux ? Je tourne autour de ta critique, pour montrer qu'elle pose la question de la valeur. Question nietzschéenne, donc. Il est connu que Nietzsche veut renverser toutes les valeurs, notamment morales. C'est ce qu'on dit du moins. Mais Deleuze montre très bien que cette entreprise n'a rien à voir avec un quelconque nihilisme, c'est-à -dire, l'absence complète de valeurs. Nietzsche, dit Deleuze, se livre avant tout à l'entreprise critique de l'évaluation des valeurs, et ceci pour les remplacer par d'autres valeurs. Nietzsche, dans Généalogie de la morale, I, 17, dit : "Par-delà Bien et Mal, cela du moins ne veut pas dire par-delà le bon et le mauvais." A une opposition morale entre deux concepts transcendants, universels, intemporels, posés une fois pour toutes (par Dieu), Nietzsche oppose un autre couple conceptuel, éthique, déterminant sur une base pratique deux types de rapports entre moi et ce qui m'entoure. On pourrait dire que la différence est seulement nominale. En réalité, c'est une différence qui s'exerce à plusieurs niveaux. Si j'ai une vision morale du monde, je conformerai mes actions à ce que je crois être le Bien, même si cela va contre mon intérêt ou ma nature. Si j'ai une vision éthique du monde, je ferai ce qui est conforme à ma nature, c'est-à -dire ce qui augmente ma puissance d'agir, même si ce n'est pas conforme au Bien. A un autre niveau, on oppose une conception du monde régie par des Lois transcendantales ou divines qu'on présente comme étant naturelles, et une conception du monde où toutes les valeurs sont déterminées par des conditions historiques: les valeurs résultent d'un consensus qui se forme progressivement dans les groupes sociaux, ce sont des règles qu'ils s'imposent pour vivre ensemble correctement (éventuellement, de façon prospère). Dans l'histoire de la pensée, il y a un moment où ces deux visions du monde se sont affrontées : la Grèce classique, l'époque des sophistes et de Socrate-Platon: les premiers partisans de la relativité des valeurs et de leur dimension historique, les seconds de l'universalité des valeurs et de leur dimension transcendantale.
Bien sûr, si on m'invoque un troisième mode de penser les valeurs qui ne soit ni moral ni éthique, je suis preneur, mais je n'en connais pas. Je ne vois tout simplement pas comment penser autrement ce problème. Quand tu prends l'exemple de ce que je dis sur le christianisme ("il n'y a pas d'essence du christianisme etc.") : tu dis que je sors du dualisme. Il est vrai que je déteste la manière de présenter le christianisme chez certains auteurs, comme un ensemble très compact d'idées, de dogmes et de pratiques, qui s'opposeraient, en bloc, à une manière athée, hédoniste de voir le monde. Car ce dualisme-là est moral, dans le sens où il essentialise le christianisme. Sortir du jugement moral, ce n'est pas sortir du dualisme, mais d'une façon de penser les phénomènes par leur essence. Faire de l'éthique, c'est penser contre l'essence, c'est penser le devenir.Â
Maintenant, quand je transpose cette question au domaine esthétique, on pourrait avoir l'impression que je remplace des valeurs par d'autres, un jugement par un autre, en disant simplement : dans le premier système de valeurs, Crivelli est en bas de l'échelle, dans le second, Crivelli est en haut. Il est vrai que je maintiens un système de valeurs. En effet, je pense que toutes les images, toutes les peintures ne se valent pas. Je ne veux pas qu'on me dise: "Ah, vous êtes contre l'esthétique du jugement, donc vous êtes pour le règne du n'importe quoi". J'essaye de comprendre comment s'est forgé le système de valeurs au nom duquel Crivelli s'est retrouvé en bas de l'échelle ; et il se trouve que c'est au nom de concepts du type "pureté", "vérité", "Raison", "Essence". Si l'on soumet ces concepts à la critique historique (c'est-à -dire, si l'on en fait la "généalogie" au sens de Nietzsche), on se rend compte qu'ils n'ont rien à voir ni avec l'esthétique, ni avec ce qu'on pensait au Quattrocento. A partir de là , je propose la construction d'un système de valeurs qui rende possible de voir Crivelli sous son jour le plus positif, de faire ressortir toute sa positivité (de le penser pour lui-même). Cela, me semble-t-il, relève d'une certaine éthique de l'historien, ou du critique, qui consisterait non pas à présenter les faits de façon neutre (comme on le dit souvent), mais à sélectionner les faits, les artistes etc., qui lui conviennent, qu'il soit capable de présenter positivement. Ce qui n'est pas exactement ce que je dis dans mon texte mais fera probablement l'objet d'une future "note de lecture".