Décoloniser l’histoire occidentale
All good people agree,
And all good people say,
All nice people, like Us, are We
And every one else is They:
But if you cross over the sea,
Instead of over the way,
You may end by (think of it!) looking on We
As only a sort of They!
Rudyard Kipling, “We and They”, Debits and Credits, 1919-1923.
Pourquoi l’anthropologie historique s’appelle-t-elle l’« anthropologie historique » ? Rien d’évident à cela. On sait bien qu’il existait une anthropologie historique avant la lettre, c’est-à-dire avant l’apparition de ce terme dans l’historiographie française. On sait aussi que certains historiens pratiquent l’anthropologie historique sans la revendiquer, ou encore que le terme n’a pas la même fortune chez les historiens anglo-saxons1. D’ailleurs, on a pu légitimement se demander dans quelle mesure l’investissement de l’histoire dans l’anthropologie n’était pas superficiel2. Quoi qu’il en soit, la revendication anthropologique, réelle ou imaginaire, à ce moment précis, est significative. Comme le nota dès 1978 André Burguière, dans l’article « anthropologie historique » de La Nouvelle histoire : « L’anthropologie historique correspond peut-être beaucoup plus à un moment qu’à un secteur de la recherche historique. Elle attire à elle aujourd’hui les nouvelles méthodes et les nouvelles problématiques, comme ce fut le cas pour l’histoire économique et sociale dans les années 19503. » Dans le dernier paragraphe de son article, il écrit :
Nous appartenons à l’esprit du temps. A force d’observer le mouvement de l’histoire, il nous arrive d’oublier que nous en faisons partie nous-mêmes. Il y a une conjoncture du savoir historique, comme il y a une histoire de la conjoncture. Science peu théorisée, appliquée dans son principe à l’analyse du changement, l’histoire, peut-être plus que les autres sciences sociales, est vouée à subir le changement. Si l’anthropologie exerce aujourd’hui une telle influence sur les historiens des sociétés européennes, s’ils sont enclins à récuser toute conception linéaire du développement historique, c’est parce que les phases d’équilibre et même de régression qu’ils ont identifiés dans la société d’Ancien Régime mettaient en cause la notion de progrès ; mais aussi parce que la notion de progrès et la mystique du développement sont mis en cause autour de nous, par la société pour laquelle nous interrogeons le passé. L’anthropologie est donc peut-être pour l’historien un mal passager. Elle correspond pour nous au besoin de retrouver les différentes filières du changement, d’en faire l’inventaire, d’en comprendre les mécanismes, d’en affirmer la pluralité4.
Comme on le voit, la troisième génération de l’école des Annales est particulièrement consciente, au moment de son virage anthropologique5, de la spécificité de son contexte historique et du fait que ce changement dans la manière de faire de l’histoire était une partie intégrante d’un changement historique plus large.
Le choix du terme « anthropologie »
L’anthropologie historique émerge graduellement dans le milieu des années 1960. Selon Jean-Claude Schmitt, c’est vers 1965 « sous l’influence de l’anthropologie structurale, qu’ont « démarré » les études d’ethnologie historique, surtout sous l’impulsion de Jacques Le Goff et d’Emmanuel Le Roy Ladurie6 ». Dans la revendication « anthropologique historique », le rôle de Jacques Le Goff fut décisif. Pour lui, l’anthropologie n’était pas seulement une discipline parmi d’autres qui contribuaient à « la nouvelle histoire », elle était la nouvelle histoire7. L’anthropologie marquait la spécificité de la nouvelle histoire vis-à-vis des générations précédentes de l’école des Annales, comme il le notait en 1978 :
L’histoire économique et sociale, sous la forme où la pratiquaient les « Annales » de la première période, n’est plus le front pionnier de l’histoire nouvelle : l’anthropologie – de peu de poids dans les débuts des « Annales », au contraire de l’économie, de la sociologie, de la géographie – est devenue l’interlocutrice privilégiée8.
Sa conversion à l’anthropologie fut graduelle, comme peuvent en témoigner les titres de ses séminaires à l’EHESS : en 1965, son séminaire est intitulé « Histoire et sociologie de l’Occident médiéval »9 ». En 1973-1974, son séminaire prend le titre d’« Anthropologie culturelle de l’Occident médiéval ». « Le changement décisif », comme le note Schmitt, « intervint en 1974-1975, quand la direction d’études de Jacques Le Goff et plus seulement son séminaire changea de nom : il ne fut plus question d’« Histoire et sociologie de l’Occident médiéval », mais d’« Anthropologie historique de l’Occident médiéval »10. » En 1975, Le Goff fonda le Groupe d’Anthropologie historique de l’Occident médiéval (GAHOM) qu’il dirigea jusqu’à 199211. L’anthropologie historique est officiellement née et ce nouvel intitulé, note Schmitt, « venait ratifier une situation de fait12. » Mais pourquoi Le Goff a t-il utilisé le terme d’anthropologie et pas celui d’ethnologie ou d’ethno-histoire13?
Pour Claude Lévi-Strauss, l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie sont classées dans un ordre croissant de généralité : l’ethnographie est l’enquête de terrain, l’ethnologie est un premier niveau de généralisation à l’échelle d’une société donnée ; l’anthropologie est une synthèse comparative entre des cultures différentes14. Dans cette conception hiérarchique, parler d’anthropologie historique revient à revendiquer le niveau le plus haut d’analyse15. Cependant, il semble que cet aspect était marginal dans le choix par Le Goff du terme « anthropologie historique ». Comme il l’explique en 1977 :
Si je suis les savants et les chercheurs qui, au terme d’ethnologie trop lié au domaine et à l’époque du colonialisme européen, préfèrent celui d’anthropologie susceptible de s’appliquer aux hommes de toutes les cultures et si, par conséquent, je parlerais plus volontiers d’anthropologie historique que d’ethno-histoire, je remarque toutefois que si les historiens – certains historiens – ont été séduits par l’ethnologie parce qu’elle mettait en avant la notion de différence, dans le même temps les ethnologues s’orientent vers une conception unifiée des sociétés humaines, voire vers le concept d’homme que l’histoire, aujourd’hui comme hier, ignore. Ce chassé-croisé est intéressant et inquiétant à la fois. Si l’historien, tenté par l’anthropologie historique, c’est-à-dire par une histoire autre que celle des couches dirigeantes blanches, et plus lente et profonde que celle des événements, devait être amené par l’anthropologie à une histoire universelle et immobile, je lui conseillerais de reprendre ses billes16.
Pour Le Goff, l’ethnologie est « trop liée » au colonialisme, à la différenciation culturele, ethnique, à une conception essentialiste, figée, de l’homme. Il semble, que pour l’ancien militant du Parti socialiste unifié (PSU)17, faire l’anthropologie historique participait, dans un sens, de l'effort de décolonisation : écrire une « histoire autre que celle des couches dirigeantes blanches. » L’anthropologie historique est donc une sorte de contre-histoire, d'inspiration foucaldienne18.
Jean-Claude Schmitt, qui suivait le séminaire de Le Goff en novembre 196819, écrivait au début de son article « L’histoire des marginaux » dans La Nouvelle histoire (1978) :
Une sorte de « révolution copernicienne » affecte aujourd’hui l’écriture de l’histoire. Elle est sensible depuis une quinzaine d’années, même si elle s’est préparée de plus longue date. Sans être nécessairement délestée, la perspective traditionnelle paraît insuffisante, bornée par sa position même : à partir du centre, il est impossible d’embrasser du regard une société tout entière et d’écrire autrement son histoire qu’en reproduisant les discours unanimistes des détenteurs du pouvoir. La compréhension jaillit de la différence : il faut pour cela que se croisent des angles de vue multiples, qui révèlent de l’objet – considéré cette fois à partir de ses marges ou de l’extérieur – autant de faces différentes et l’une à l’autre cachées20.
Pour Schmitt, l'évolution des sciences sociales était une sorte de révolution scientifique à la Kuhn : le vieux paradigme meurt, vive le nouveau ! L’histoire ne s’écrit plus du point de vue du centre mais de celui de la marge. Le géocentrisme est abandonné, comme l’ethnocentrisme:
Cette prise de conscience de la relativité des perspectives scientifiques n’est pas propre à l’histoire, puisqu’elle affecte aussi bien – et d’abord – les sciences physiques et mathématiques post-einsteiniennes, ou l’anthropologie soucieuse d’éviter le grief d'« ethnocentrisme » ; les sciences humaines connaissent, à leur manière, une sorte de « décolonisation » interne, qui n’est certainement pas sans rapport non plus avec les efforts d’émancipation du tiers monde21.
Si la décolonisation bouleverse les rapports entre la métropole et la colonie, l’histoire, la nouvelle histoire, bouleverse les relations traditionnelles entre haute-culture et culture populaire ou élite et peuple22. L’analogie entre les révolutions scientifiques en physique (coperniciennes et einsteiniennes) et la Nouvelle histoire, va de pair avec une analogie entre la décolonisation politique des pays du tiers monde et la « décolonisation » intellectuelle, interne, des sciences sociales. Du point de vue de 2008, cette référence à la décolonisation est peut-être surprenante, mais elle l’était sans doute moins, pour une génération qui a grandi dans l'ombre de la Deuxième Guerre mondiale, qui était adolescente pendant la guerre d’Algérie (de 1954 à 1962), étudiante en mai 1968 et doctorante pendant les dernières années de la guerre du Viêtnam (terminée en 1975). La naissance de l'expression « anthropologie historique » doit être replacée dans un contexte plus large, celui des luttes de libération nationale. Mais aussi dans celui des contestations de l'année 1968 - son aspiration à l’égalité, son refus des hiérarchies sociales, ses revendications anti-impérialistes et tiers-mondistes, bref son identité politisée. Si pour Bourdieu faire la sociologie était un sport de combat, pour Le Goff et Schmitt, elle était un acte politique, une manière de militantisme intellectuel.
Faire l’anthropologie historique de l’Occident revenait également à prendre position contre l’histoire nationaliste, si chère à l’extrême droite (au groupe « Occident » par exemple). Avec l’anthropologie historique, la violence intellectuelle, qui était tournée vers l’extérieur, vers les sauvages, vers les peuples colonisés, sans histoire, domaine traditionnel de l’ethnologie, se tournait désormais vers l’intérieur23
Le tournant historique de l’anthropologie
Si l’histoire découvre l’anthropologie dans les années 1960-70, l’anthropologie s'est tournée vers l’histoire bien avant, encore que graduellement. Dans le champ français, Claude Lévi-Strauss pose la question du rapport entre les deux disciplines en 1949, dans un article intitulé « histoire et ethnologie », devenu plus tard l'introduction de son Anthropologie Structurale (1958)24. L’article, écrit après son exil aux Etats-Unis (1940-48), est le fruit de contacts avec Franz Boas (1858-1942) et de sa volonté de sortir de l’évolutionnisme et du diffusionnisme par une anthropologie sensible à l’historicité et à la particularité de chaque culture. L’« American historical anthropology » insiste sur le mélange du travail de terrain et du travail d’archives25(éd.)26« 27(éd.)28.
Dans l’anthropologie anglaise, on peut prendre comme point de rupture la conférence d’Evans-Pritchard en 1961, « Anthropology and History29 » qui encouragea l’historien d’Oxford Keith Thomas à promouvoir l’usage de l’anthropologie, dans un article publié dans la revue Past and Present, paru la même année30. Il semble bien que le terme « anthropologie historique / Historical Anthropology », comme le terme anthropologie lui-même, soit une expression anglo-saxonne adoptée en France tardivement. Dans le monde anglo-saxon en revanche, le terme Historical Anthropology est utilisé surtout par des anthropologues, essentiellement dans les études postcoloniales (Post colonial Studies31(éd.),32).
Dans les années 1960-70, des historiens et des anthropologues ont rendu l’histoire aux démunis de l’histoire, aux prétendus « sans histoire33 ». On peut donc observer deux processus convergents : l’histoire européenne était anthropologisée en même temps que l’ethnologie/anthropologie des peuples « sans histoire » se trouvait historicisée : les décolonisés revendiquaient une histoire, et les ex-colonisateurs une anthropologie. Deux naissances donc, de deux anthropologies historiques différentes, celle des historiens et celle des anthropologues. Comme le note Carlo Ginzburg, le rapprochement entre l’anthropologie et l’histoire à cette époque était déclenchée (triggered) par deux crises : « The end of the structured, self-confident notion of history and the growing consciousness among anthropologists that the presumed native cultures were themselves a historical product. Both crises are connected to the end of the world colonial system, and to the collapse of the related unilinear notion of history34. »
L’anthropologie historique française s’inscrivait dans un programme humaniste d’un nouveau genre, anticolonialiste, que Claude Lévi-Strauss exposa dans sa leçon inaugurale de la chaire d’Anthropologie sociale au Collège de France en 1960 :
Ce que nous nommons Renaissance fut, pour le colonialisme et pour l’anthropologie, une naissance véritable. Entre l’un et l’autre, affrontés depuis leur commune origine, un dialogue équivoque s’est poursuivi pendant quatre siècles. Si le colonialisme n’avait pas existé, l’essor de l’anthropologie eût été moins tardif ; mais peut-être aussi l’anthropologie n’eût-elle pas été incitée, comme c’est devenu son rôle, à remettre l’homme entier en cause dans chacun de ses exemples particuliers. Notre science est arrivée à la maturité, le jour où l’homme occidental a commencé à comprendre qu’il ne se comprendrait jamais lui-même, tant qu’à la surface de la terre une seule race, ou un seul peuple, serait traité par lui comme un objet. Alors seulement, l’anthropologie a pu s’affirmer pour ce qu’elle est : une entreprise, renouvelant et expiant la Renaissance, pour étendre l’humanisme à la mesure de l’humanité35.
Si, pour Lévi-Strauss, faire de l’anthropologie, c’est « expier » le passé colonial de la vieille anthropologie (ethnologie), pour Le Goff, faire de l’histoire anthropologique, revient à reproduire le même geste dans le domaine historique. Pour tous deux, faire de l’anthropologie signifie décoloniser les sciences sociales.
Dépolitisation et science normative
Si j’insiste ici sur l’aspect politique de l’anthropologie historique, c'est également parce qu'on peut se demander si son adoption n'a pas représenté, pour certains, une sorte de dépolitisation - ou du moins une sorte de retrait de l’action politique ? Philippe Ariès36, par exemple, affirme dans Un historien du dimanche (1980) qu’une « réflexion très large, historique, ethnologique, philosophique est aujourd’hui plus utile et nécessaire que l’action politique (…). Ce n’est pas démission, mais plutôt déplacement du but, changement de stratégie37. » Le Goff est lui-même conscient de ce transfert de la politique réelle au profit de l’écriture de l’histoire ; il écrit en mai 1980 :
Ce succès [de l’histoire auprès des étudiants] me paraît dû, notamment, au contrecoup d’un désenchantement après 1968. Certains, en 1968 et après, avaient essayé de faire l’histoire, et d’une certain façon avaient échoué. Du coup, on a éprouvé le besoin de mieux comprendre comment celle-ci se faisait. Pour mieux saisir comment on peut changer le cours des événements. Comprendre pour transformer. Faute de faire l’histoire : faire de l’histoire38.
En tous cas, il semble qu’avec le temps la dimension politique de l’anthropologie historique, sa rupture paradigmatique avec une autre histoire, s’est dissipée ou, du moins, est devenue implicite. Pour la génération suivante, qui a grandi dans un monde postcolonial et qui pratique l’anthropologie historique comme une chose allant de soi, elle est, comme dirait Thomas Kuhn, une science normative - ou risque de l’être.
Dans son discours de 1958, Lévi-Strauss joue avec « le bizarre retour du chiffre 8 » dans l’histoire de l’anthropologie, en notant que 1858 est l’année de naissance de Franz Boas et d’Émile Durkheim. On pourrait prolonger le jeu et ajouter les dates suivantes :
1908 – La naissance de Claude Lévi-Strauss.
1938 – Mauss introduit les mots « anthropologie sociale »
1948 – Lévi-Strauss écrit son article « Ethnologie et histoire ».
1958 – Création d'une chaire d’Anthropologie sociale au Collège de France ; publication de l’Anthropologie Structurale.
1968 – Evénements de mai. En novembre, Jean-Claude Schmitt commence à suivre le séminaire de Le Goff.
1978 – Publication de la « La Nouvelle histoire » et fondation du GAHOM.
2008, 28 novembre – 100e anniversaire de Lévi-Strauss39.
Et si nous faisons partie nous-mêmes de l’histoire, de notre temps, ne devons-nous pas nous demander ce que signifie la pratique de l’anthropologie historique aujourd’hui ? Si l’Anthropologie historique est une sorte de décolonisation de l’histoire par l’histoire, une « contre-histoire », une histoire subversive, engagée, une histoire des marges, quel est son rôle actuellement ? Dans un monde marqué par la condition « post » : postcoloniale, post-Guerre froide, post-moderne ? Dans un monde dominé par le néocolonialisme et le néolibéralisme ? Dans la France mondialisée, multi-ethnique, multi-religieuse, multi-culturelle ?
Pour ma part, il me semble que l’on gagnerait à se tourner vers une histoire plus dialogique de l’Occident. Cette histoire devrait surmonter, il me semble, trois problèmes majeurs :
(1) Passer d’une approche plutôt relativiste du fait culturel à une approche plus relationnelle (transculturelle, dialogique).
(2) Passer d’un modèle asymétrique « centre / marges » a un modèle plus complexe et égalitaire de type « branchement / rhizome ».
(3) Sortir d’un centro-occidentalisme, d'un centro-européanisme ou d'un centro-christianisme, au profit de l'écriture d'une histoire universelle de l’Occident.
«l'histoire immobile », Annales E.S.C n°29, (1974): 673-82.