Pour une histoire sociale de l'attente

Mazagão, la ville qui traversa l'Atlantique

Au début du XVIè siècle le Portugal, tout entier à sa reconquête des terres infidèles, fonde sur la côte marocaine la citadelle de Mazagão. Mais très vite l’Empire s’étend sur d’autres terres, notamment au Brésil, et oublie la petite enclave africaine, qui finit assiégée par les Maures en 1769. Pour sauver ses habitants, le Portugal prend la décision extraordinaire de déplacer purement et simplement la ville et sa population en Amazonie. Des navires portugais emportent donc les habitants de Mazagão, les objets du culte et les livres de l’administration. Après une escale de six mois à Lisbonne, les habitants arrivent à Belem, sur le fleuve Amazone.
Là, il leur faut attendre plusieurs années : la nouvelle Mazagão tarde à sortir du sol. Dans l’intervalle, des vieillards meurent, des enfants naissent ; les survivants sont fatigués. Au traumatisme du déplacement s'ajoutent la difficile adaptation au climat équatorial et la cohabitation avec les Indiens et les esclaves africains. Rapidement, la nouvelle cité se désagrège. Mais aujourd’hui encore, chaque année, au Brésil, les descendants des « Mazaganistes » célèbrent « les luttes de leurs ancêtres chrétiens contre les Maures ».
Voilà l'histoire que Laurent Vidal a entrepris de raconter dans son ouvrage Mazagão, la ville qui traversa l'Atlantique : du Maroc à l'Amazonie, 1769-1783, postface de Jean Duvignaud, Paris, Aubier, 2005, réédité en 2008.
Le texte ci-dessous, reproduit ici avec l'autorisation de l'auteur, compose la conclusion de l'ouvrage.

 

À l'origine de cette enquête, il s'agissait de savoir dans quelle mesure un groupe en général, ou une société urbaine en particulier, privé de son territoire originel ou de ses murs, pouvait survivre à un déplacement. Mazagão nous offrait l'exemple rare d'une ville nue, dépouillée de ses murs, et déplacée entre trois continents par l'arbitraire d'un pouvoir monarchique – Mazagão, ville du passage.

Évoluant dans un entre-deux, dans un entre-lieux, la communauté mazaganiste s'est regroupée autour des murs de la mémoire, autour d'un territoire reconstruit par les souvenirs, rebâti par les mots. C'est à ce prix – même déplacée, même dénudée – qu'elle a pu survivre. Malmenée, bousculée, violentée même, elle a su découvrir des formes transitoires, inventer de petits arrangements pour s'adapter et surmonter les épreuves de ce transfert. La société mazaganiste ne sort pas pour autant indemne de ce long périple : sa structure et son identité culturelle sont profondément renouvelées par le déplacement.

Le temps de la reconstruction offre un bel exemple de la façon dont les lignes de partage des identités se sont peu à peu brouillées durant ce transfert. Ainsi au moment de l'attribution des logements et des rations à Nova Mazagão : alors que l'administration coloniale reste figée sur les listes établies à Lisbonne, les Mazaganistes revendiquent la prise en compte des transformations sociales intervenues durant les années de transit. En revanche, dès lors que la couronne insiste sur la nécessité de leur métamorphose en colons du Nouveau Monde, ces demiers demeurent figés sur leur identité de soldats de la foi. En témoignent la célébration de l'acclamation de la reine et du mariage du prince en 1777, dont les mises en scène festives permettent de plaider le droit au retour, ou encore la structure édilitaire de Nova Mazagão, où persiste l'organisation militaire du préside marocain. Et comment ne pas tenir compte des mutations provoquées par la coexistence, dans cette ville des confins, d'Indiens, de Noirs africains, de Maures, d'Açoriens, de Mazaganistes et de Portugais ?
C'est sur ce terreau fertile, fait de rejets mutuels et de symbioses naissantes, sur cet humus ensemencé par la nécessité de survivre, que prend forme la ville métisse, dont la réalité s'impose à tous – administration et habitants.

Mais bientôt le lent pourrissement de la ville métisse fissure à son tour l'identité « tremblante1 »  des Néomazaganistes. L'emmêlement des repères sociaux est tel qu'en 1833 Nova Mazagão perd son statut de villa. Et quand la ville semble s'éteindre, c'est la mémoire qui prend le relais et force le souvenir : les luttes acharnées contre les infidèles, qui ont fait la légende de la place forte marocaine, ne sont pas oubliées. Elles reviennent peu à peu sur le devant de la scène, même si ce sont aujourd'hui les descendants des esclaves africains qui brandissent l'étendard chrétien !

Refuser de céder à une « linéarité à rebours2 »  des parcours migratoires, comme nous y invite judicieusement Nancy Green, amène ainsi à replacer au cœur de l'analyse historienne la multiplicité des expériences du trajet et les incertitudes du déplacement. Car dans ce mouvement, dans l'espace et dans le temps, une série de mutations opère, échappant à tout contrôle, et dont l'historien doit pourtant essayer de souligner les inflexions majeures.

Et ce déplacement n'est pas que mouvements, il est aussi fait de temps d'attente. « Faire attendre : prérogative constante de tout pouvoir », rappelait Roland Barthes3.
Que se passe-t-il lorsqu'on est ainsi mis en attente ? À Lisbonne, les Mazaganistes demeurent six mois – ils inventent une ville de la mémoire et s'y arriment pour franchir les épreuves qui les attendent. À Belém, le temps d'attente s'étire. L'intégration dans les activités économiques et sociales de la ville de transit est dès lors inévitable, surtout pour les plus jeunes : entre la ville coloniale mise sur pied par l'État et la ville de la mémoire bâtie par les Mazaganistes, s'insère un troisième acteur, la ville vécue. Comment ne pas prendre la mesure des modifications qu'engendre cet état transitoire ?

Les historiens devraient peut-être prendre au sérieux l'appel de certains philosophes ou sociologues4, insistant sur la richesse heuristique des entre-deux, invitant à se saisir de ces temps intermédiaires et à « valoriser le désarroi de l'homme, soudain privé de ses cadres habituels de référence et de ses justifications sociales, cristallisées en règles fixes, en institutions5 ». II importe aujourd'hui, alors que jamais autant qu'au XXe siècle et qu'en ce XXIe siècle naissant les États n'ont déplacé de populations pour les parquer dans des camps de transit, de concentration ou des zones d'attente, de construire une histoire plus attentive aux rythmes sociaux6 et à la multiplicité des identités selon les temps du quotidien. Pourquoi ne pas prendre exemple sur Montaigne ? « Je ne peins pas l'être. Je peins le passage : non un passage d'âge en autre [...], mais de jour en jour, de minute en minute. II faut accommoder mon histoire à l'heure7. » Dans cette « branloire pérenne », les hommes, toujours mis à l'épreuve, sont en constant apprentissage. Il revient à l'historien, « guetteur des interstices8 », de le rappeler et d'accorder sa démarche à cette situation.

Les grandes enquêtes sur le déplacement des hommes à l'époque moderne et contemporaine, ainsi que sur les ports d'émigration, n'ont jamais vraiment insisté sur la vie quotidienne des populations en attente. Que l'émigration soit volontaire ou organisée par un pouvoir quelconque, l'émigrant n'arrive jamais dans le port le jour même du départ. Ce sont bien souvent des semaines, si ce n'est des mois qu'il devra attendre – une embarcation, une autorisation...
Que fait-il pendant ce temps ? Où loge-t-il ? Que mange-t-il ? Qui rencontre-t-il ? S'agit-il de sa première expérience de la ville ? Dans un port, les rumeurs que colportent marins et taverniers vont bon train : ils ont connu ou ont entendu parler du pays de destination9. À Belém, les Mazaganistes encore en transit apprennent, par ceux qui se sont enfuis ou par les pilotes des embarcations, la situation exacte de la nouvelle Mazagão. Il serait donc illusoire de prétendre que la personne qui vient d'embarquer est la même que celle qui est arrivée quelques semaines ou quelques mois plus tôt : elle est en effet nourrie des expériences de l'attente et du lieu d'attente10.
Une histoire soucieuse de la richesse et de la diversité des expériences sociales ne devrait plus se contenter de mettre en évidence les séquences ou les étapes d'un déplacement, mais s'attacher à comprendre ce qui se crée dans ces espaces interstitiels, dans ces moments de transition11.

Car ne croyons pas que les temps d'attente sont forcément des temps d'immobilité, ils peuvent être des moments de précipitation : à Lisbonne, l'administration doit s'empresser pour transformer les Mazaganistes en colons du Nouveau Monde. Il faut avertir Belém, préparer le paiement des soldes, assurer la nourriture, organiser les listes de départ, prévoir les embarcations et les fournitures ... De leur côté, les Mazaganistes s'organisent aussi, accueillant des membres de leur famille, tentant de fuir... À Belém, le gouverneur doit héberger les Mazaganistes, organiser le repérage du site, le recrutement de la main d'œuvre, assurer le ravitaillement, coordonner la construction... Quant aux Mazaganistes, nombre d'entre eux essaient de ruser pour échapper à ce qu'ils savent déjà être un véritable purgatoire, d'où les stratégies matrimoniales par lesquelles les familles espèrent s'affranchir de la suite du voyage. Mais le temps de l'administration et le temps des Mazaganistes ont-ils la même valeur?

Bien sûr, l'attente a aussi ses moments mornes. La sensibilité qu'induit l'attente déforme la perception de l'environnement, souvent frappé d'irréalité. Incarcéré plusieurs années dans les prisons fascistes d'Italie, le vieux syndicaliste Vittorio Foa reconnaît qu'à force d'isolement et d'attente « le temps [...] se faisait géométrique et spatial12 ». À Belém, ce sentiment d'irréalité est renforcé par la création d'une paroisse spécifique, une paroisse sans territoire qui ne se confond donc pas avec celles des autres habitants de la ville. Quel regard porte-t-on alors sur ceux qui travaillent, discutent, plaisantent... et qui n'attendent pas ? L'historien ne peut se dérober à cette invitation à déchiffrer l'imaginaire du transit13.

Une histoire sociale de l'attente invite à porler un autre regard sur les villes où transitent réfugiés et prétendants à l'émigration. Elles sont en effet d'immenses lieux d'attente. Or, nous savons bien que l'homme qui attend ne pratique pas la ville de la même manière que celui qui travaille ou que l'enfant qui joue. Observer la ville comme un espace d'attente invite à lire autrement ses potentialités, à repenser ses centralités, à redéfinir le désir de ville.

Parmi les voies nouvelles qui s'ouvrent pour l'histoire, celle qui serait attentive à la multiplicité des temps et des rythmes sociaux, aux décalages et contrepoints paraît particulièrement fertile. Elle semble à même de mettre en lumière le clair-obscur des identités sociales, ainsi que les aléas des configurations socio-spatiales à l'œuvre dans la ville. Dès lors, quelques-uns des « sentiers détournés14 » de l'histoire, que nous invitait à suivre Marc Bloch il y a quatre-vingt ans de cela, pourraient à nouveau s'ouvrir.

 

 

1  Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990.
2  Nancy L. Green, Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002, p. 3.
3  Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977, p. 50. Giorgio Agamben (Homo Sacer. Le pouvoir souverain ou la vie nue, Paris, Seuil, 1997) essaie de penser le « camp », espace d'exception, comme le paradigme caché de l'exercice du pouvoir. Une autorité absolue s'exerce sur la « vie nue » sous la forme d'un « pouvoir de vie et de mort » qui se prononce de façon irrévocable.
4  On songe par exemple à Henri Bergson regrettant que « la science n'opère sur le temps et le mouvement qu'à la condition d'en éliminer d'abord l'élément essentiel et qualitatif – du temps la durée et du mouvement la mobilité », Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 1963 [1e éd. : 1889], p. 77). Citons encore Gaston Bachelard évoquant le moment spécifique des « suspensions d'action » (La Dialectique de la durée, Paris, PUF, 1950) ; Hannah Arendt, parlant de « brèche entre le passé et le futur » (La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 19) ; ou encore Georges Gurvitch analysant la multiplicité des temps sociaux (Déterminismes sociaux et liberté humaine. Vers l'étude sociologique des chemins de la liberté, Paris, PUF, 1955).
5  Jean Duvignaud, Introduction à la sociologie, Paris, Gallimard, 1966, p. 47. Voir également l'ouvrage de Nicole Lapierre : Pensons ailleurs, Paris, Stock, 2004.
6  Voir l'ouvrage posthume d'Henri Lefebvre : Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes (Paris, Syllepses, 1992), ainsi que l'ouvrage fondateur et désormais classique de Paul Virilio : Vitesse et politique, Paris, Galilée, 1977.
7  Montaigne, Essais, livre III, chap. II : « Du repentir », Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1961, p. 899.
8  Arlette Farge, Des lieux pour l'histoire, Paris, Seuil, 1997, p. 26.
9  Flaubert a magistralement rendu compte de la façon dont les rumeurs et images concernant des destinations lointaines pouvaient être réinterprétées par une pauvre servante s'inquiétant de voir s'embarquer son neveu pour le Nouveau Monde : « Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots ! Ses précédents voyages ne l'avaient pas effrayée. De l'Angleterre et de la Bretagne, on revenait ; mais l' Amérique, les Colonies, les Îles, cela était perdu dans une région incertaine, à l'autre bout du monde. Dès lors, Félicité pensa exclusivement à son neveu. Les jours de soleil, elle se tourmentait de la soif ; quand il faisait de l'orage, craignait pour lui la foudre [...] ; ou bien – souvenirs de la géographie en estampes –, il était mangé par des sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long d'une plage déserte. » (Flaubert, « Un cœur simple », dans Trois contes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1952 [1e éd. : 1877], vol. 2, p. 605).
10  La mythologie nationale états-unienne a fait de la traversée de l'Atlantique le moment clé de la renaissance des premiers colons (Voir l'ouvrage d'Élise Marienstras, Les Mythes fondateurs de la nation américaine : essai sur le discours idéologique aux États-Unis à l'époque de l'indépendance (1763-1800), Paris, Éditions Complexes, 1982 [1e éd. : 1976]). Il est temps de rompre avec cette vision bien trop idéaliste et de reconstruire la chaîne des mutations et transformations qui font de l'émigrant un colon.
11  Les archives de police ou les archives judiciaires pourraient nous fournir de précieux renseignements sur les conditions de vie des individus en attente de départ. Nombre d'entre eux ont dû être impliqués dans une échauffourée : la parole leur a ainsi été donnée, ne serait-ce qu'un instant, pour témoigner de leurs conditions d'existence et d'attente.
12  Pietro Marcenaro et Vittorio Foa, Riprendere tempo. Un dialogo con pastilla, Turin, Einaudi, coll. Microstorie, 1982, p. 104. Je remercie Carlo Ginzburg de m'avoir signalé et transmis cette référence.
13  Sur ces aspects subtils et complexes, mais de « faibles intensités » (Paul Veyne, « L'interprétation et l'interprète. À propos des choses de la religion », Enquête, n° 3, 1996, pp. 241-272), l'historien pourrait travailler à partir de témoignages directs, comme les écritures de soi ou sur soi (voir Arlette Farge, Le Bracelet de parchemin, l’écrit sur soi au XVIIe siècle, Paris, Bayard, 2003). Et, à défaut, à partir d'indices à relever parmi les productions littéraires ou artistiques réalisées durant ou consécutivement à ces attentes.
14  Marc Bloch, Les Rois thaumaturges : Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Paris, Gallimard, 1973 [1e éd. : 1924], p. 18.