Retour à Berlin

projet de film

 

« Berlin, c’est un no man’s land, c’est un vide, c’est un creux et dans ce creux des gens du monde entier se sont rencontrés depuis pas mal de temps. Ils sont restés là justement parce que ça leur convient, ce creux un peu absurde que représente Berlin. »                 Wim Wenders

 

A propos de Berlin, Jean-Michel Palmier dit en 1976 : « Il y a des villes qui font rêver, d'autres qui font mourir. Il y a des villes où on se sent immédiatement en harmonie avec le paysage. Je crois qu'il y a des lieux qui sont presque maléfiques. » C’est, de fait, un sortilège de cet ordre qu’il a connu en découvrant la ville à l’automne 1969, à 25 ans.

Pendant trois ou quatre jours, autant de nuits, il erre dans la ville, fasciné par ses contrastes, la juxtaposition de l’architecture moderniste de la reconstruction avec les ruines de la Seconde guerre qui subsistent tant dans Berlin-Ouest qu’à Berlin-Est. Il parcourt les innombrables terrains vagues (l’emplacement des bâtiments abattus ou les zones stérilisées par la proximité du mur), explore les ruines des anciens immeubles d’habitation le long de la Friedrichstrasse – épouvanté par la lèpre des façades et les impacts de mitraille qui attristent une ville qui, la nuit tombée, semble évacuée. Là, parmi les débris de vies entières saisies par les bombes, c’est comme si le temps s’était arrêté et que Berlin ne devait jamais sortir de l’hiver.

Au fond, Jean-Michel Palmier ne s’est jamais complètement remis de ce choc initial, de ce contact direct avec l’histoire. C’est pour répondre à ce bouleversement, le saisir ou le circonscrire, qu’il a entrepris la rédaction des fragments qui composeront Retour à Berlin. Sans doute qu’il ignorait en commençant ces prises de notes que ce serait une entreprise d’une vingtaine d’année – le livre a paru quelques semaines avant la chute du Mur1.

La ville expressionniste

L’hypothèse du film est la suivante : Jean-Michel Palmier, ces jours et ces nuits de novembre 1969, en marchant dans Berlin divisé parcourt une ville « expressionniste ». Et Palmier, à ce moment-là, face à la réalité, face à la ville elle-même, se découvre une sensibilité et une attirance très forte pour cette ambiance et ces formes torturées.

Ce « maléfice » initial décidera de toute l’orientation future du jeune philosophe qu’il était jusqu’alors :

«  Je crois que c'est ce choc face à la ville qui m'a donné envie de la comprendre et de comprendre son histoire. C'est le contraste dont j'étais conscient immédiatement, entre cette ville neuve américanisée et ces vieux quartiers, cette histoire, qui m'a donné envie de comprendre ce que fut la vie berlinoise dans les années 1920-30.
– Pour ainsi dire, vous n'êtes pas revenu de Berlin ?
– Non, ça a été un choc décisif. Les villes marquent parfois la sensibilité comme au fer rouge. » (1994)

Toutes les villes ne s’équivalent pas, de même que, dans leur histoire respective, toutes les époques ne se valent pas. Je pense, avec Palmier, que certaines villes, certains espaces vibrent d’une énergie particulière, bonne ou mauvaise d’ailleurs, et que cette énergie affecte la vie de leurs habitants ou des gens qui y séjournent. Que d’une certaine manière, comme dans le cas de Palmier et de Berlin, la vie peut s’en trouver définitivement changée.

De fait, Jean-Michel Palmier devint le plus éminent spécialiste français de l’expressionnisme mais aussi des mouvements artistiques et intellectuels allemands du premier vingtième siècle. Il sera l’auteur des ouvrages de référence en la matière, souvent monumentaux comme L’Expressionnisme comme révolte (1978) ou Weimar en exil (1987). En regard de ses « classiques », sa bibliographie compte un nombre important de monographies consacrées à Thomas Mann, Lacan, Herbert Marcuse, Ernst Jünger, Lenine, etc. et dont la plus considérable est sans doute la biographie consacrée à Walter Benjamin, parue à titre posthume en 20062 (traduite en allemand depuis et publiée par l’éditeur de… Benjamin !).

Auteur de nombreuses préfaces consacrées à des intellectuels allemands, il entretient une correspondance et des contacts personnels avec Heidegger, Jünger, Ernst Bloch ainsi qu’avec les réalisateurs du Nouveau cinéma allemand de sa génération, Wenders, Fassbinder, Syberberg ainsi que le cinéaste suisse Daniel Schmid.

C’est en marge de ces écrits universitaires qu’il rédige progressivement les fragments qui composeront Retour à Berlin. Ses raisons sont d’ordre nettement plus intime.

Retour à Berlin

Retour à Berlin est composé de textes assez brefs, généralement d’une page ou deux. Quelques cent soixante-dix fragments, simplement classés en trois grandes époques d’écriture (« juillet 1974 », « juillet-décembre 1975 », « 1978-1988 »).

Le ton en est généralement assez descriptif. Le livre est une peinture de Berlin par la « petite monnaie de l’histoire » : portraits de figures berlinoises des années 1920-40, personnages de roman ou personnalités historiques, scènes fugaces de la vie quotidienne, descriptions de lieux et de rues emblématiques – l’Alexanderplatz, la Potsdamerplatz, le restaurant Aschinger, Hallesches Tor, les quartiers ouvriers de Kreuzberg, Moabit ou Wedding, etc. Cette matière hétéroclite dessine, en creux, le tableau des obsessions et des attachements de l’auteur et nous permet d’appréhender son imaginaire, largement ancré dans les années d’avant-guerre.

Parallèlement à ces descriptions, Retour à Berlin compte des fragments plus « chauds » : avec ce livre, Palmier nous ouvre à sa fascination intime pour Berlin. En cela, l’ouvrage est l’envers de ses travaux historiques :

« Ces paysages de ruines et d’apocalypse, la ville me les offrait comme un miroir, m’apprenait à les découvrir au plus profond de moi-même. [...] Mon rapport à la réalité n’est pas neutre. Il est entièrement pétri d’images. Si certains lieux m’attirent, c’est qu’ils me semblent correspondre à mon imaginaire, comme si la réalité n’était que la projection extérieure d’une angoisse qui est en moi. C’est pourquoi Berlin m’attire et en parler me répugne en même temps. Je crains de me trahir. » [p. 253-54]

Ce qu’il comprend à Berlin, au fur et à mesure de ses voyages, c’est que si la ville le touche autant, c’est aussi parce qu’elle est un reflet de ses propres anxiétés. Et qu’en l’occurrence, la réalité donne une consistance, donc plus d’ampleur et de force, aux images intimes, qu’en quelque sorte, elle accomplit.

En rédigeant son livre sur Berlin, Palmier franchit le pas : il devient lui-même un auteur expressionniste. Non plus seulement l’historien du mouvement artistique, mais un écrivain qui explore et fouille sans concession ses sensations.

Ruines

Mais Retour à Berlin fait plus que nous introduire à l’aventure personnelle de son auteur. Le livre fait le trait d’union entre nous et une sensibilité bien particulière – qui est aussi celle d’une génération.

« J'étais frappé en voyant le film de Wenders, Les Ailes du désir. En fait, on est de la même génération, on a vu les même lieux et parfois on a écris les mêmes phrases sur Berlin. J'ai eu l'occasion de discuter avec lui de Berlin et on a un peu la même vision. Parce qu'en fait, Berlin c'est un paysage qui est tissé par la mémoire, par les souvenirs, par les traumatismes. Il y a une image de Berlin qui est commune à ceux qui sont nés après la guerre, à ceux qui y ont vécu : il y a peut-être  une même recherche, non pas d'une identité mais d'une atmosphère, d’un sens de l'histoire, même problématique… »

Une atmosphère, un sens de l’histoire, même problématique ? Les personnes qui ont vécu dans des villes ruinées, évoquent souvent le sentiment d’hyper-réalité, d’ultra-lucidité que provoquent le spectacle de la destruction et des ruines, la présence de l’histoire au cœur même de la vie. Tout se passe comme si la souffrance de ces villes, leur ruine, la présence du passé au cœur même du présent, reflétaient la vérité dernière de toute existence, individuelle ou collective. Le paysage, alors, favorise et ramène constamment à cette prise de conscience.

C’est sans doute pourquoi, d’une manière qui n’est contradictoire qu’en apparence, la vitalité de ces lieux, de ceux qui y subsistent ou qui ont choisi d’y vivre, est plus forte qu’ailleurs, la vie plus lourde de sens, plus intense.
C’est sans doute pourquoi ces lieux attirent à eux la foule des artistes, des écrivains, des marginaux, des militants qui sentent qu’il y a peut-être ici une signification plus haute à conquérir.

« Quand je marchais dans Berlin, j'étais confronté à une ville réelle, cette ville qui était meurtrie. Or cette douleur, cette meurtrissure est une dimension essentielle de Berlin. On parlait beaucoup dans les années 1960-70 du « deuil impossible » en Allemagne. C'est vrai : quand on vit à Cologne, Düsseldorf, à Bonn, on peut oublier l'histoire. A Berlin, elle est inscrite dans chaque immeuble, dans  ses cicatrices, dans les façades qui sont marquées par la mitraille, par ces éclats d'obus qui ont déchiquetés les statues, par ces édifices gigantesques non reconstruits. »

Se confronter à la ruine et à la désolation, pour la génération née dans les vapeurs des combats (Palmier est né en 1944 et mort en 1998), c’est échapper aux mirages de la vie et des sociétés modernes, affronter une vérité qu’au fil des jours, on occulte généralement. C’est une sorte d’épreuve de vérité.

Il y a une dialectique entre la souffrance et la vitalité qui restera toujours difficile à appréhender mais dont Palmier a fait l’expérience à Berlin, qu’il a tenté de nous restituer (sur un mode essentiellement mélancolique) et qui me paraît le point de vérité de son ouvrage. C’est, évidemment, le moteur profond de cette adaptation.

Adapter Retour à Berlin ?

Ce film cherche à renouer avec le choc initial, l’émotion qu’a vécu Palmier les premières nuits à Berlin. C’est eux (ce choc et cette émotion) qu’il va tenter de documenter.
A travers eux, c’est le sentiment de l’histoire propre à certaines villes qu’il cherchera à saisir. Il s’agit donc de revenir à la source de la passion de Jean-Michel Palmier pour Berlin et de tenter de l’éprouver pour nous-mêmes.

C’est une atmosphère qui est visée. C'est-à-dire quelque chose que le cinéma peut prétendre atteindre de manière privilégiée.

D’où la nature expérimentale de ce projet. Il vise une approche sensible du texte. Il s’agit bel et bien de « revenir à Berlin », dans les pas de Jean-Michel Palmier, pour voir s’il est encore possible de faire une expérience d’un ordre comparable à celle qu’il a connu à Berlin.

Questions

On est évidemment porté à se demander ce qu’il reste de la ville qui a si fortement impressionné Palmier. Est-ce que le Berlin actuel, capitale de l’Allemagne réunifiée, peut toujours être le cadre d’un tel bouleversement intime ? 

Berlin est-elle encore une « ville expressionniste », la « ville du deuil » allemand ?
Est-ce que Berlin se distingue toujours des autres villes allemandes ?

Si non, comment faire sentir et comprendre au spectateur la force du sentiment de Palmier face au spectacle de la ville ruinée ?
Pour le dire d’une formule : est-il encore possible de « revenir à Berlin » ?

Le film mettra « en regard » des prises de vues documentaires que j’aurai réalisées à Berlin, sur les lieux précis évoqués dans Retour à Berlin, et les descriptions ou les commentaires de Jean-Michel Palmier. Propos tirés soit de l’ouvrage (dans quel cas je lirai ces fragments en off), soit d’archives sonores (émissions de radios, conférences données par Palmier, où il est question de Berlin3).
Je n’ajouterai pas de commentaire personnel à ses « paroles », je n’apparaîtrais pas à l’écran, ni aucun corps d’acteur d’ailleurs. Mon intervention se concentrera sur la sélection des textes, à mon regard personnel sur la ville actuelle et à quelques grandes décisions de réalisation que je vais décrire dans les pages qui suivent.

Repérages

Berlin, aujourd’hui, compte 3,5 millions d’habitants (+100 000 en 6 ans) ; la ville reste fortement endettée puisqu’elle a du faire face à la fois à sa désindustrialisation et à la construction des infrastructures qu’impose son statut retrouvé de capitale de l’Allemagne. Son taux de chômage baisse très lentement (en 2012, 12%) mais la croissance économique de la ville lui a permis d’afficher un excédent budgétaire en 2007. C’est une ville en constante métamorphose depuis 60 ans et c’est d’autant plus vrai depuis la chute du Mur en novembre 1989 – on a beaucoup dit que Berlin était un chantier permanent.

Les repérages m’ont permis de me faire une première idée de ce que, du livre, je pourrais retrouver à Berlin. Certains endroits emblématiques de la ville, chers à Palmier (l’Alexanderplatz, le « centre ville » de Berlin-Est à l’époque, les stations de métro Schlesiches Tor ou Kottbuser Tor à Kreuzberg où se manifeste le cosmopolitisme de Berlin, le Theater des Westens ou le théâtre de Brecht, le Berliner Ensemble, etc.) sont toujours là et ses mots trouvent un écho dans la réalité.

Le tournage, quoiqu’il en soit, sera une expérience : c’est en retournant fidèlement et systématiquement sur les lieux du livre que je pourrais savoir si l’atmosphère de la ville, sa « mélancolie », est toujours semblable à celle qu’évoque Palmier. C’est tout le sens de ce projet que de tenter de revenir réellement à Berlin.

L’intéressant, ce seront les variations, les différences, les écarts, petits ou grands : quand l’image ne recoupera pas le texte, quand des détails, des gens vont apparaître, des événements imprévisibles se produire, quand telle ou telle transformation sera révélatrice d’un nouvel état du monde. Alors, le film prendra le relais du livre : même s’ils s’écartent de la description originale, il faudra savoir capter ces événements qui touchent à la vie comme elle va désormais, ces choses, parfois ténues, qui nous parlent du présent de la ville et de ses habitants.

Néanmoins, certains aspects de Berlin décrits par Palmier, parmi les plus sombres et les plus décisifs pour appréhender sa sensibilité berlinoise, ont disparu du paysage : les ruines conservées au milieu de la ville moderne, la misère des quartiers ouvriers, le gigantisme proprement expressionniste des usines, les corps mutilés encore marqués par la guerre et l’abandon. Il me faut donc, dès maintenant, envisager comme une éventualité l’impossibilité de retrouver le Berlin du livre.

Position

Il est évident que trente ans plus tard, le « vide » des années 1970-80 (les ruines, les no man’s land) a, dans bien des endroits, cédé la place au « plein » de la ville reconstruite. C’est sans doute le premier constat : là où, au temps de Palmier, le lacunaire et la trace permettaient l’évocation, épaulaient la mécanique du souvenir, le plein et le neuf saturent la perception, et d’une certaine manière étouffent la mémoire.

Aux réflexions de Palmier, auteur « expressionniste » sensible à la ruine de Berlin et à ses pouvoirs suggestifs, le film, par le montage de ses textes avec des vues du Berlin contemporain, laissera entendre une autre musique. Musique plus critique : celle qui mettrait en cause les formes présentes de la rénovation urbaine et la manière dont elle paraît atteindre au « sentiment de l’histoire » propre à Berlin.

Les analyses historiques de Régine Robin, consignés dans son livre Berlin Chantiers, aident à se formuler les enjeux : « C’est un Berlin lessivé, frotté et récuré, blanchi, défiguré et reconfiguré qui émerge peu à peu de la réunification4. » L’historienne cerne l’idéologie politique et urbanistique qui façonne le Berlin actuel.

« Ce qui frappe après coup, [...] c’est la furie, l’hystérie même avec laquelle on s’est, de 1990 à 1995 au moins (mais le processus continue quoique moins exacerbé), acharné à détruire [l’état RDA] et tout ce qui de près ou de loin avait un rapport avec lui : ses symboles, ses valeurs, du nom des rues jusqu’aux monuments et statues, des édifices qu’il avait construits jusqu’à ses institutions, de ses musées jusqu’à sa littérature, de ses usines jusqu’à son tissu urbain. Il fallait extraire cet état de l’épaisseur historique du temps, l’effacer comme jamais on entreprit d’effacer le national-socialisme. C’est la République fédérale allemande qui a représenté la « normalité » après guerre, la RDA, elle, n’aurait été qu’un accident de l’histoire voué à l’oubli. »

La métamorphose actuelle de la ville, l’effacement du Mur et des traces de la partition, le volontarisme politique et désormais l’essor économique, les investissements publics et privés respectent-ils la spécificité berlinoise, « ville du deuil » ? Le ravalement de la mémoire visible, pour justifié, compréhensible et nécessaire qu’il soit (et c’est le mérite du livre de Palmier de traduire aussi l’infinie noirceur du Berlin divisé), ne risque-t-il pas de faire basculer la ville, sinon dans l’anonymat, du moins dans la normalité ? Berlin peut-il oublier son passé et finir par se confondre avec l’Allemagne ? Comme une bonne part de la vieille Europe, mais de manière peut-être plus aiguë, la ville doit résoudre le paradoxe d’une vivacité et d’un esprit parfaitement singuliers, enfantés par les soubresauts de l’histoire, d’une sensibilité particulière au temps, et d’une tendance à la patrimonialisation – qui n’est rien d’autre que sa négation, et à terme un agent de sa disparition.

Solution envisagée

La force d’évocation du texte (auquel appartient de nous faire « voir » le passé et « sentir » les émotions éprouvées) accolée aux images du présent va nourrir une forme de frustration : Berlin est là sous nos yeux, différent. Le passé est passé (les images l’attesteront) et ces récits, quelle qu’en soit la puissance ou la qualité, risquent bien d’avoir un arrière-goût d’inachevé (comme s’ils n’étaient plus que… littérature).

Il n’est évidemment pas question pour moi de « forcer le tournage », de jouer sur les angles de prises de vues, les effets visuels ou sonores de toute nature pour accomplir et réaliser ce retour : ce n’est pas que c’est impossible, c’est surtout que ce serait une trahison (une parodie) de l’expérience qu’a connu l’auteur. Une manière de la réduire à des effets de mise en scène là où il s’agissait d’un choc puis d’une passion véritable.

De même, le recours à des images d’époque me paraît une hypothèse terne puisqu’elle ne consisterait qu’à offrir aux images littéraires de Palmier leur équivalent visuel, d’ailleurs plus ou moins « raccord ».

J’envisage dès à présent une expérience alternative, plus risquée, expérimentale, mais à mes yeux conforme à l’esprit de Palmier, au sentiment d’exil qui traverse son récit5.

Ce qui est visé, c’est autre chose, un « analogue », une expérience sensible d’un ordre équivalent, une émotion qui présenterait le mérite de réinvestir les réflexions de Palmier et son urgence d’écrire, et de redonner à ses récits passés une forme d’actualité et de prégnance.

En fait, seule la réalité, une véritable expérience documentaire peut restituer à ces mots leur vigueur. Et si cette expérience ne peut plus être conduite à Berlin, il faut envisager de chercher ailleurs qu’à Berlin, la matière réelle qui fera résonner à nouveau le vécu de Palmier. D’où cette hypothèse : c’est sans doute ailleurs qu’à Berlin qu’il faut aller chercher et trouver le Berlin du livre. La tension de ce projet réside dans cette recherche.

J’ai l’intuition que cette tentative ne peut aboutir dans la proximité. Passer la frontière de l’Oder ou aller plus à l’est créerait un rapport convenu, déjà anticipé par le spectateur, et qui ne lève pas de désir chez moi. Si on cherche dans la réalité une analogie marquante, c’est comme dans la phrase de Pierre Reverdy, il faut regarder loin :

« Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique6. »

J’ai cherché une destination capable de soutenir cette intuition. La ville américaine de Detroit, dans le Michigan, me paraît suffisamment proche (pour être évocatrice) et en même temps suffisamment loin (pour être intrigante et stimulante).

Detroit

« Je suppose qu’on doit se réjouir de ne pas disposer de photos aériennes de Detroit, car elles pourraient fort bien nous rappeler Dresde après son bombardement. » Philip Levine, poète originaire de Detroit.

Depuis les années 1970 et plus encore depuis les récentes crises financières, « Motor City » est ravagé par l’effondrement de la production automobile ; les trois grandes firmes américaines General Motors, Ford et Chrysler y ont toujours leurs sièges sociaux mais leurs usines ont licencié en masse. Désertée par les populations les plus aisées et les classes moyennes blanches, gangrénée par la misère, la ville continue aujourd’hui encore de perdre des habitants (- ¼ de sa population lors de la décennie 2000). D’énormes bâtiments, innombrables, ont été abandonnés, laissés en l’état et tombent ruine – comme la Michigan Central Station ou la Packard Automative Plant. Les quartiers résidentiels sont désertés et, sur des kilomètres carrés, les habitations incendiées succèdent aux espaces vides à l'emplacement des maisons abattues. La nature reprend ses droits dans le cœur même de la ville et parcourir certains quartiers du centre revient à traverser une ville fantôme.

Le choix de la ville de Detroit est donc subjectif mais pas arbitraire. Outre les liens entre Allemagne et Etats-Unis (qu’on songe à l’exil des intellectuels allemands sous le nazisme, à la présence américaine en Allemagne tout au long de la Guerre froide ou au fait que Detroit a activement participé à la libération des démocraties européennes lors de la Seconde guerre, en convertissant ses industries en usines d’armement), intuitivement, c’est une certaine histoire de l’Occident, de la destruction industrielle à l’industrie détruite, qui réunit ces deux villes.

Detroit, terreau de l’industrie automobile américaine (première chaine de construction automobile chez Ford, première highway), occupe une place à part dans l’imaginaire capitaliste américain. Place à part qui se signale désormais par le haut degré de détestation qu’engendre la déliquescence de la ville dans le reste des Etats-Unis : la catastrophe du fleuron économique du pays est une déchirure dans le système de valeurs de la nation. C’est au premier chef cette puissance imaginaire (Detroit comme symbole civilisationnel) qui rend possible, légitime même, le parallèle avec Berlin (l’un des sites capitaux de l’histoire et de l’imaginaire européens).

Si les processus historiques (guerre / désindustrialisation et conflits raciaux) qui ont produit le Berlin des années 1970-80 et le Detroit des années 2000 ne sont de fait pas comparables, l’agglomération du Michigan, telle qu’on peut la parcourir aujourd’hui peut bel et bien transmettre une part de l’imaginaire « expressionniste » qui traverse le livre de Palmier et ce projet.

Plus encore, il me semble que les raisons qui ont attiré vers Berlin divisé, il y a plus d’une trentaine d’années, un certain nombre d’individus – dont Jean-Michel Palmier –, sensibles à l’expérience mélancolique qu’on y faisait (l’atmosphère expressionniste, la solitude éprouvée, le sentiment d’un temps suspendu ou arrêté), ces raisons sont assez proches ou en tout cas assimilables à celles qui poussent artistes, écrivains ou cinéastes à se rendre à l’heure actuelle à Detroit. Sous cet angle, l’objectivité historique n’est pas l’objectivité psychologique : l’atmosphère des deux villes, l’attraction qu’a exercé ou qu’exerce encore leur désolation communiquent.
Et dans cet écart, il y a, à mes yeux, matière pour ouvrir et actualiser les enjeux du livre – d’autant plus si l’un de ses thèmes est la séduction irrépressible qu’opèrent certains lieux sur la substance même de nos esprits.

Savoir s’éloigner pour s’approcher au plus vrai : parfois il faut trahir la lettre (les lieux, les époques, les faits) pour être mieux fidèle à l’esprit. On peut sans peine dire de Detroit ce que Palmier a dit de Berlin : il s’agit d’un endroit où « le passé se conjugue au présent. » Et la « signification » de ces villes, pour les gens qui les fréquentent ou qui s’y sentent attirés, repose en grande partie sur une force d’évocation qui est aussi un symptôme révélateur ou un « miroir » comme l’a écrit Palmier : le lieu d’une élucidation et d’une compréhension de soi-même.

Conclure le film à Detroit serait une bonne façon de comprendre ce qui s’est passé à Berlin depuis la chute du Mur (c'est-à-dire comprendre quelles valeurs ont façonnés la Réunification et la reconstruction de la ville).
De saisir, par contraste, comment le rapport parfaitement singulier de Berlin à l’histoire et au temps s’est amoindri. Et tenter, malgré tout, par un geste radical, de le vivifier à nouveau.

En quête d’un écrivain

J’en arrive à ma dernière décision de mise en scène. Lors des repérages à Detroit, face au silence et à la désolation de certains quartiers, les phrases de Palmier jaillissaient dans mon esprit presque spontanément.

L’une d’elle revenait même de manière obsessionnelle :

« Je pense que c'est cette tristesse de Berlin, cette mélancolie qui explique que tant de peintres, d'écrivains contemporains ont choisi d'y vivre. Justement parce que Berlin est un lieu invivable. »

La mélancolie de Berlin avant la chute du Mur est un sentiment corroboré par de nombreux auteurs qui y ont vécu à cette période ; poncif dont Wim Wenders a d’ailleurs fait un film charbonneux, Les Ailes du désir.

Mais ce qui m’obsédait dans cette phrase, et d’ailleurs parce que j’étais moi-même sujet à la mélancolie du Detroit contemporain, c’était l’idée que, sans doute, une génération d’artistes américains ou étrangers venait à l’heure actuelle à Detroit, comme d’autres autrefois se rendaient à Berlin, pour y écrire, filmer, s’exposer à l’hyper-réalité de la ville et éventuellement se laisser inspirer par elle.

Depuis, il me semble nécessaire, et pas seulement pour palier le silence de cette seconde partie (sans voix-off, ni archives), de me lancer dans la recherche d’un de ces artistes inspirés par la ville. Je l’imagine nous promenant dans les paysages désolés de Detroit, le long des immeubles emmurés, des terrains vagues et des maisons incendiées, nous décrivant, dans une autre langue (ni française, ni allemande), des émotions pas si éloignées au fond de ceux exprimés par Palmier.

Cette hypothèse me touche car elle reviendrait à mes yeux, à défendre poétiquement une idée du temps circulaire selon laquelle les émotions reviennent, « repassent », en d’autres lieux, en d’autre temps, par delà même les individus qui les ont d’abord éprouvé. Et que la réalité, souvent la plus cruelle (la destruction de Berlin, la noyade de Detroit), est le vecteur essentiel de ce cercle des sentiments.

Les images qui accompagnent ce texte sont des photographies réalisées lors du repérage à Détroit, l'hiver 2013-14.

Ce projet de film a été lauréat du Prix Art & Caméra du Festival d'Histoire de l'art 2013. (Entretien sur le site du Festival.)
Remerciements
: Amélie Benassayag, Claire Moyrand, Nina Chanay, Pierre-Olivier Dittmar.

1  L’ouvrage Retour à Berlin a connu une histoire assez dense. Le livre a été édité une première fois en 1976 ; il s’intitulait alors Berliner requiem : 245 pages parues chez Galilée dans la collection « l’espace critique » dirigée par Paul Virilio. Le livre se composait de deux ensembles de fragments, « Images » et « Traces », écrits entre 1974 et 1975, de deux cahiers photos noir et blanc ainsi que d’une postface. Alors que le Mur se fissure, ce premier livre devient Retour à Berlin lors d’une réédition augmentée en 1989, dans la collection « Voyageurs » chez Payot. Les cahiers images sont supprimés mais un nouvel ensemble apparaît qui comprend des fragments rédigés entre 1978 et 1988 et un article consacré au film contemporain de Wim Wenders, Les Ailes du désir ; la postface originale est refondue et devient préface (« Paris novembre 1988 »).
2  Palmier est décédé de maladie en 1998.
3  Dans ces enregistrements, Palmier décrit plusieurs fois son choc lors de la découverte de la ville ainsi que les sentiments éprouvés à chaque retour. Cette matière sonore est extrêmement précieuse : d’abord parce qu’elle recoupe largement les développements du livre (en quoi elle peut se substituer aux fragments évoqués plus haut) ; ensuite parce que le grain de la voix de Palmier, sa passion, ses silences parfois, nous renseignent presque autant que le fond des propos sur son amour de la ville, la manière dont elle l’a interrogé et changé. La voix (qui restitue la pure singularité de l’individu Palmier) et l’archive (qui date ces mots et instille un puissant effet de réalité) apportent beaucoup à ce projet.
4  Régine Robin, Berlin Chantiers, Essai sur les passés fragiles, Paris, Stock, 2001, p. 142. Ci-dessous p. 173.
5  L’exil est l’un des thèmes prédominants des travaux historiques de Jean-Michel Palmier.
6  Pierre Reverdy, « L’Image », Nord-Sud, n° 13, mars 1918.